Que fait donc cet avatar approximatif de la Pucelle d’Orléans dans les rues de Moissac ? Elle processionne braves gens ! Flanquée de quelques soudards mal fagotés, la voilà aux portes de l’abbatiale, ramassant dans une même et saisissante image l’alliance du sabre et du goupillon. Mais que vient faire Jeanne d’Arc, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, dans notre ville ? Est-ce la sainte, canonisée après avoir été condamnée au bûcher par l’Eglise catholique que la mairie RN entend célébrer ? Est-ce le chef de guerre qui s’était mis en tête de faire couronner le dauphin Charles VII, l’ingratitude faite homme ?
Rarement dans l’histoire de notre ville, pareil hold-up historique n’aura été commis ! Jeanne d’Arc n’a jamais mis les pieds à Moissac, dont elle ignorait probablement l’existence. Par ailleurs, les XIV° et XV°siècles, dit Moyen-âge tardif marque la fin de cette période commencée dès le V° siècle avec la fin de l’Empire romain d’Occident. Le Moyen-âge qui enchante petits et grands est celui des chevaliers, des châteaux forts, des tournois, c’est l’âge des Seigneuries, des Comtés, des Diocèses, des Abbatiales. Celle de Moissac fondée au VIII° siècle et rattachée à celle de Cluny au XII° était alors le centre monastique le plus important du sud- ouest, possédant des terres jusqu’en Aragon. Ici s’était développée une organisation sociale et une culture spécifiques. C’est cette histoire là, mouvementée à souhait, qui à Moissac mérite d’être contée.

Mais le maire RN n’a cure de la réalité historique. Son intention est toute autre. Elle est idéologique et politique. Partout où il le peut, le RN installe sa lecture de l’histoire, la tripatouille à dessein, la réduisant à quelques enluminures, brandissant les symboles qu’il détourne pour mieux se les approprier. Voilà l’essence même du populisme d’extrême droite. Derrière l’aimable, voire la désirable kermesse des Médiévales, objets d’un engouement qui concerne nombre de localités françaises, se tapit ici à Moissac, un projet militant. Il n’est pas une initiative du Rassemblement national, en particulier dans les domaines de la culture et du spectacle, qui ne participe d’une croisade idéologique, visant à battre en brèche les valeurs républicaines et laïques.
D’ailleurs le maire de la ville, ne cache pas ses sympathies royalistes, lui qui jamais ne glorifie la République. Probablement serait-il bien en peine de dire quelle monarchie, quel empire il appelle de ses vœux. Capétiens, Bourbons, Bonapartistes… ? Là n’est pas le problème. Sus à la Gueuse (La République) selon les mots de Paul de Cassagnac, député du Gers sous la troisième République ! Slogan popularisé ensuite par les Royalistes de l’Action Française dans les années vingt.
Dans son journal « L’autorité », le Gersois se lâchait régulièrement, « Pour Dieu, pour la France » écrivait-il ! Voilà qui sied parfaitement à la démarche du maire RN de la ville. Lui qui rêve de « retrouver Moissac » n’a de cesse d’installer dans le paysage moissagais processions et autres manifestations cultuelles, renouant souvent avec un catholicisme prosélyte, un tantinet intégriste tant on le sent prêt à en découdre avec les valeurs de la laïcité. Et de ce point de vue, Jeanne d’Arc, chère à feu Jean Marie Le Pen, en constitue l’incarnation sublimée et disons-le, parfaite. Elle permet d’exalter une culture, des traditions d’un autre âge, elle permet au nationalisme frontiste de s’offrir une image virginale et séduisante. Et voilà, o miracle, que l’idée européenne devient un peu plus étrangère, un peu moins fréquentable, même si là aussi le RN a mis de l’eau dans son vin, n’oubliant pas au passage de puiser dans la caisse pour entretenir son train de vie. Par parenthèse, mais je sais que je digresse, l’argent de l’Europe est aussi le nôtre, celui de nos impôts ! Sus à la rapine comme dirait un preux du Bas-Quercy!
Mais revenons à nos moutons. La gauche, les Républicains de tous bords se laissent confisquer par l’extrême-droite une part de notre histoire commune et sa représentation dans l’imaginaire populaire. Le processus vient de loin mais diffuse aujourd’hui comme un poison insidieux. Nos querelles de boutiques, nos postures de cinéma, nos petits dogmatismes nous condamnent à ne pas comprendre les soubresauts de l’époque, à ne pas voir ce qui travaille en profondeur le corps social. Ne moquons pas les Médiévales, ne boudons pas les mises en spectacle de notre histoire, mais soyons vigilants sur l’usage que certains tentent d’en faire.