À MONSIEUR Robert Badinter

Votre vie, vos combats forcent le respect. Emportent mon admiration. Vous avez été et restez l’honneur de la gauche, l’incarnation d’une éthique intransigeante, le plus beau visage de ce que nous appelons les valeurs de l’humanisme. Vous êtes pour moi un exemple et déjà un immense chagrin. Je n’ai pas la religion des grands hommes, mais je ne peux m’empêcher de penser que pour moi, pour ma génération engagée humblement avec vous, vous en êtes un, un Grand homme. C’est si rare! Et à cette heure tardive de la nuit, j’ose croire que la meilleure façon de vous rendre hommage, c’est de mettre, modestement, et pour ce qui nous reste à vivre, nos pas dans les vôtres.

Agriculture: un accord à tout prix!

Insolente jeunesse disait le poète, celle de Gabriel Attal saute aux yeux. Mine de rien, il s’était d’entrée de jeu imposé comme un expert en communication politique. Le voilà déjà adoubé chef de la majorité macroniste qui se cherchait une incarnation. Les derniers tracteurs ont regagné le bercail, la colère agricole qui pendant quinze jours a mis la France en transe, a enfin réintégré ses pénates. Paris a échappé au siège, tandis que les paysans pèsent les promesses d’Etat comme autant de récoltes. Voilà donc le beau Gabriel auréolé de son premier succès. Mais à quel prix ?

Dans ce conflit, l’échec était interdit alors que le monde agricole a bénéficié tout du long d’un soutien massif et sans faille de la population. Il fallait donc lâcher du lest, donner du grain à moudre, du sonnant et du trébuchant pour améliorer le revenu, donner de l’air à une profession qui se dit asphyxiée par les règlementations et les normes européennes. Le Président, dans une répartition bien venue des rôles entre lui et son premier ministre, s’est occupé de Bruxelles, contrainte il est vrai à faire le gros dos devant, de Berlin à Varsovie, de Stockholm à Madrid, le soulèvement européen du monde de la terre.

N’en déplaise aux apparences, ce mouvement sans précédent n’était pas le fruit d’une quelconque internationale qui aurait planifié, coordonné modes d’action et revendications. Son ampleur raconte en fait la profondeur du malaise, le désarroi d’une profession qui depuis des années ronge son frein et a probablement sauté sur la perspective des élections européennes pour sortir du bois. L’inflation et ses conséquences sur les coûts, les marges et le comportement des consommateurs, la fin de la parenthèse Covid et des chimères qu’elle a suscitées, la guerre en Ukraine qui, solidarité oblige, inonde l’Europe de céréales et poulets bon marchés, ont très certainement été les déclencheurs de cette colère, d’autant plus redoutable, qu’en France tout du moins, elle avait échappé à ces débuts, aux principales organisations agricoles, notamment à la FNSEA. Elle était en effet un peu gênée aux entournures, car elle avait donné son aval à  la loi de programmation agricole, reportée dare-dare à des jours meilleurs. La remise en selle de la Fédération ne fut possible qu’au prix du reniement de sa signature, sur laquelle G. Attal n’a pipé mot afin de pouvoir disposer à nouveau d’un interlocuteur. Pour autant, l’affaire n’était pas gagnée, les organisations agricoles sont en effet très divisées, et se tirent la bourre sans ménagement. On peut en citer deux : la Confédération paysanne plutôt à gauche et la Coordination rurale, dominante en Lot et Garonne, et très à droite.

Cette division recouvre d’abord des situations et des intérêts totalement divergents. La FNSEA dont le patron est un très gros céréalier, prône une agriculture capitalistique, productiviste et exportatrice, tandis la Confédération paysanne, à l’instar du Modef, qu’on a peu vu pendant la crise, défend les exploitations familiales, les marchés courts et une agriculture sans chimie. Dès lors, comme dit le proverbe, difficile de contenter Dieu et ses Saints. Et c’était bien toute la difficulté pour G. Attal qui a dû s’y prendre à plusieurs reprises pour composer son panier de mesures.

Fallait-il pour complaire à la FNSEA et accessoirement à la Coordination rurale jeter par-dessus bord la politique environnementale et en particulier le plan de réduction des pesticides, dit éco-phyto ? Fallait-il faire aussi promptement volte-face sur cette question alors que la Loi Climat et résilience adoptée en aout 2021 annonçait fièrement : « D’ici 2025, nous aurons réduit de moitié l’usage de produits phytosanitaires dans nos cultures, dans un souci de préservation de nos sols et de notre biodiversité, et de protection de notre santé. » ?

La réponse est non ! Le signal envoyé est particulièrement désastreux et vient conforter les populistes, les climatosceptiques, les lobbys de tout acabit qui n’ont de cesse de dénoncer une écologie punitive voire totalitaire, même si le ministre de l’Environnement, C. Béchu annonce ce matin qu’on a mal compris, que la loi est juste mise en pause… jusqu’au Salon de l’agriculture !  Vraie ou fausse information, la ficelle est de toute façon un peu grosse! Force est de constater que G. Attal, l’homme de gauche, le responsable de la planification écologique, vient de battre en retraite. Outre la question des pesticides et autres intrants, il y a dans son panier agriculture la révision des règles concernant les jachères, les zones humides, les haies, les prairies… la liste n’est pas limitative.  Ce n’est pas anecdotique!  En fait ce sont des marqueurs forts de la protection de l’environnement et de la biodiversité qui sont promis à la révision ! Et que dit ce recul, cette défaite en rase campagne ? Que l’agro-business, cette agriculture si magnifiquement incarnée par le patron de la FNSEA fait toujours la loi, au mépris souvent des petits exploitants et des éleveurs de montagne pour qui haies et tourbières ne sont pas un problème, mais une chance. Que le changement de modèle agricole, la réconciliation de l’agriculture et du vivant n’est pas pour aujourd’hui, peut-être pas même pour demain. Le réveil en sera d’autant plus douloureux, pour tout le monde !

A la croisée des chemins

La grogne paysanne gagne du terrain. Parti de la base, aiguillonné par les Jeunes agriculteurs (CNJA) et par la Coordination rurale qui ne fait pas mystère de ses accointances à droite et même au-delà, le mouvement est maintenant l’affaire de tous les syndicats agricoles, la FNSEA en tête, qui fut pourtant longue à la détente. L’opinion semble, si l’on en croit quelques sondages opportunément mis en avant, s’accommoder de ces barrages routiers, des tonnes de fumier déversées devant les bâtiments publics, des dépenses que les communes, les départements et l’état vont devoir assumer pour la remise en état des infrastructures. Il est vrai que le Français est plutôt tolérant en matière de contestation sociale, même si in fine c’est le contribuable qui paye, donc lui !

La France n’est pas la seule concernée par cette contestation. A cinq mois des élections européennes, montent un peu partout en Europe et singulièrement en Allemagne des mouvement similaires qui ont tous en commun la dénonciation des normes européennes, notamment environnementales, prenant le relai si l’on peut dire des populistes de tous poils qui au Parlement de Strasbourg n’ont pas eu de mots assez durs pour dénoncer le Green new deal qui fixe aux pays de l’Union des objectifs environnementaux. 

Il n’est pas question de nier les difficultés du monde agricole, ici et ailleurs, même si elles ne procèdent pas toujours des mêmes causes, même si les situations individuelles peuvent être très différentes. Le prix des matières premières et de l’énergie est un sujet, qui s’est encore dégradé avec la guerre en Ukraine et qui risque de pâtir de la situation au Moyen Orient. Les règlementations nationales, mais aussi communautaires, en sont un autre. L’agriculture, comme bien d’autres secteurs de nos sociétés, est entrée dans une phase de transition entre l’ancien monde, celui des années soixante qui a fait du paysan un agriculteur conduisant à la disparition de milliers d’exploitations et à un formidable développement de la productivité et le nouveau monde où, qu’ils le veuillent ou non, les agriculteurs vont devoir avec des produits sains, nourrir la planète et en même temps veiller sur elle, préserver la biodiversité et participer à la lutte contre le réchauffement climatique. Les enjeux ne sont pas minces et portent en eux des contradictions qui nourrissent précisément la grogne, voire le désarroi actuel du monde agricole.

C’est bien pourquoi, il apparaît nécessaire de sérier les problèmes. Améliorer le pouvoir d’achat des paysans, en priorité des petits et de ceux qui pratiquent une agriculture raisonnée, de ceux qui ont choisi le bio, le bien-être animal, est une impérieuse nécessité. Désherber comme disent les bibliothécaires l’amoncellement ubuesque des textes et règlementations s’impose à l’évidence. Il faut donner de l’air à notre agriculture! Mais il ne faut pas tourner le dos aux impératifs du moment : la santé des consommateurs comme des agriculteurs ; mais aussi la santé de la planète victime d’un réchauffement sans précédent en raison de nos émissions de carbone. C’est pourquoi il ne faut pas en rabattre sur nos objectifs environnementaux, sur la mise en œuvre des transitions, dans tous les domaines, pour que le demain de nos enfants soit vivable.

Rien de tout cela ne sera possible sans de nouvelles règles pour que la concurrence ne soit pas la liberté du renard dans le poulailler, sans une réorganisation de la profession d’agriculteur, sans des relations plus claires avec la distribution, un processus déjà engagé avec les lois EGALIM, sans enfin des consommateurs conscients de leurs responsabilités à travers leurs actes d’achat. L’agriculture européenne, singulièrement l’agriculture française, est très fortement subventionnée par le biais d’aides au produit et d’aides d’exploitation. L’ensemble, dans le cadre de la PAC (politique agricole commune) représente (source INSEE) 9,5 milliards d’euros. En fait, le maquis des aides et subventions semble inextricable, ce qui par parenthèse disqualifie les chiffres de la MSA (Mutualité sociale agricole) qui cherche à imposer l’image d’une profession totalement paupérisée. Ce régime est pour les agriculteurs une opportunité (toucher plus) et un handicap (la paperasse) bien qu’ils disposent en principe d’une armada de techniciens (Centres de gestion, Chambres d’agriculture, syndicats) sensés les accompagner.

L’agriculture dont nul ne nie l’importance vitale pour la nation est comme on dirait dans les fermes le cul entre deux chaises. Elle demande moins de règles, mais plus de subventions. Le laisser faire du libéralisme, et la sécurité du dirigisme ! En face de telles contradictions, on comprend mal le soutien sans précaution que LFI, le PCF et les Verts manifestent à la cause des agriculteurs. Mais là, on s’aventure dans le champ politique où l’opportunisme a vite fait de mettre au pas l’idéologie !

Jacques Delors

J’avais rencontré Jacques Delors à Lorient à l’occasion des journées des « Clubs Témoin » qui réunissaient tous les ans le gotha du PS dans cette ville chère à Jean-Yves Le Drian. A l’époque, la social-démocratie avait le vent en poupe et les augures présidaient même à Jacques Delors un destin national qu’il se refusa de saisir en 1995.

Je connaissais très bien son fils, Jean Paul, décédé à l’âge de 29 ans d’une leucémie. Nous étions, à un an prés, condisciples au Centre de Formation des journalistes de Paris, une prestigieuse école issue de la Résistance. Nous nous sommes un jour de 1977, donné rendez-vous à Toulouse pour, avec quelques universitaires du cru, lancer un journal. C’était pour reprendre une expression que le Maoïsme avait mis à la mode, le temps des « Cent fleurs ». Un peu partout en France naissaient de nouveaux journaux, plus ou moins militants, qui voulaient contester l’hégémonie de la presse régionale, mais dont le modèle économique était souvent mal assuré. Notre grand frère s’appelait « Sud » qui à Montpellier, avait en terre languedocienne ouvert la voie.  Notre hebdo s’appelait l’Autan. Il vécut en Midi- Pyrénées tant bien que mal trois années, difficiles, mais enthousiasmantes. Nous étions alors une SCOP (société coopérative de production). Jacques Delors en était un des actionnaires. Nous n’en étions pas peu fiers. 

Aujourd’hui je suis triste pour mille raisons. Je n’ai rien à rajouter aux hommages, sinon qu’à la veille des élections européennes, ceux qui se disent encore progressistes, devraient s’inspirer, avant qu’il ne soit trop tard, de l’immense contribution de Jacques Delors.  

Immigration: un champ de mines

Trente-deux départements dirigés par la gauche ainsi que la ville de Paris déclarent ne pas vouloir appliquer la loi immigration, pour ce qui concerne son volet APA (aide personnalisée à l’autonomie). Encore une première provoquée par un texte dont l’inspiration RN comme le souligne François Hollande en a défrisé plus d’un, y compris dans la majorité présidentielle. En tant que responsable départemental de Territoire de Progrès, qui représente l’aile gauche de la macronie, j’avais, bien avant le vote de l’Assemblée nationale, tiré la sonnette d’alarme, mettant en garde sur la nécessité de proposer un texte équilibré, faisant la part égale entre l’accompagnement des immigrés en situation régulière et les nécessaires mesures de protection. J’ai écrit sur ce thème une tribune parue dans le Petit Journal de Tarn-et-Garonne. Bien d’autres ont fait de même. En vain !

Dès lors ça tourneboule de partout. Le ministre de la santé a démissionné, nombre de députés Renaissance affichent leur désarroi, les militants ou ce qui en reste se taisent ou grincent des dents dans leur coin. La réforme des retraites, pour critiquable qu’elle fut, n’écornait pas nos principes républicains. En touchant au droit du sol, la loi immigration ébrèche le socle de notre République et en dépit de ses dénégations, le Président Macron le sait bien qui admet, après sa première ministre, que cette loi est imparfaite, que certaines dispositions ne leur conviennent pas et que le Conseil constitutionnel aura à juger de leur conformité.

Je ne suis pas juriste, mais ce type de propos est plus qu’étonnant, il est inconcevable dans la bouche de responsables politiques. Voilà donc les plus hauts personnages de l’Etat qui font voter une loi dont ils ne veulent pas et dont ils savent qu’elle est juridiquement attaquable. Comment qualifier une telle démarche ? Je me garderai bien de mots définitifs, mais on ne m’empêchera pas de trouver le procédé « baroque ». En clair, l’exécutif, empêché faute de majorité claire, trop pressé, obnubilé par l’image qu’il veut donner, demande au Conseil Constitutionnel de le tirer du mauvais pas dans lequel il s’est mis. En ce défaussant ainsi, il instrumentalise l’institution. Et si le Conseil retoque, comme cela est probable, certaines dispositions de ce texte de loi voté aux forceps, va immédiatement s’ouvrir une nouvelle bataille, constitutionnelle celle-là. On sait que le RN et les LR rêvent d’inscrire dans le marbre de la Constitution leur préférence nationale. Nul doute qu’ils vont illico s’y employer, même si un tel projet a peu de chances d’aboutir. Résultat des courses, on n’empêchera pas les Français de penser que cette séquence relève de la gesticulation politicienne, que la loi, vidée de ces dispositions les plus inacceptables, devient une coquille vide et que les Français, dont les sondages disent l’inquiétude devant les phénomènes migratoires, se sentent abandonnés, voire trahis.

Résultat des courses, la défiance à l’égard du politique risque de progresser à proportion, la droite extrême ne manquera pas en effet de sauter sur l’occasion pour prendre l’opinion à témoin, pour dénoncer ce qu’elle appelle le « système » et n’en doutons pas consolider sa position. Le risque est grand qu’au lieu de contenir le cancer populiste, on l’aide à développer ses métastases, ouvrant un peu plus au RN la voie vers une victoire en 2017. Accessoirement, la majorité présidentielle risque fort d’y laisser ses plus belles plumes, ajoutant le déshonneur à l’impuissance et précipitant ainsi sa déréliction. Le pire n’est jamais sûr, mais gageons que s’est ouverte une séquence dont on discerne mal l’issue.

N.B1.  Trente-deux départements annoncent qu’ils ne vont pas appliquer la loi. Pure posture, qui relève surtout de la com ! Ils ne sont pas des Républiques autonomes. Tout au plus pourraient-ils, s’ils en ont les moyens et s’ils en ont la capacité juridique, créer un nouveau dispositif APA. D’autres débats en perspective !

NB2: L’Europe vient de se mettre d’accord sur un Pacte immigration, totalement passé inaperçu dans le brouhaha hexagonal, qui présente pourtant des réponses concrètes et autrement plus efficaces, aux questions migratoires qui taraudent notre vieux continent. Pour en savoir plus, cliquez sur le lien ci-dessous: https://www.consilium.europa.eu/fr/policies/eu-migration-policy/eu-migration-asylum-reform-pact/