Pétain, Philippe de son prénom, le fameux maréchal, en habit militaire, l’œil rivé sur l’horizon, et l’ossuaire de Douaumont pour toile de fond ! Cette reproduction d’une célèbre affiche de l’an quarante, vient de refaire surface, à Moissac. Pour la deuxième fois en quelques mois, des mains anonymes l’ont collé sur les murs
de la ville, s’appliquant à masquer les premières affiches électorales de Séverine Laurent et Ignace Véla.
Cette apparition est tout sauf fortuite. Elle fait écho au « manifeste » de ces généraux à la retraite qui dans une tribune de presse récente, dénoncent le « délitement de la France » et menacent de faire un sort à la République en installant un pouvoir militaire. Eux aussi, comme le vieux maréchal, entendent faire don au pays de leur personne. Fâcheuses et inquiétantes réminiscences, alors que diverses études pointent au sein de l’opinion publique, entre autres dans la jeunesse, un consentement revendiqué à l’avènement d’un pouvoir fort, la tentation de vouloir tourner la page de la démocratie. Marine Le Pen qui a du mal encore à contenir son naturel, s’est dépêchée de faire chorus, pour finalement se raviser et protester de son attachement à nos institutions.
On aurait tort d’en sourire. Un peu partout dans le monde, s’installent à la suite d’un coup d’état, voire même par la voie légale, des régimes autoritaires et réactionnaires qui glorifient la nation et tentent de revenir sur les libertés acquises. A Moissac, lors des dernières élections municipales, le RN a pris la mairie, avec un slogan « Retrouvons Moissac » qui fleure bon un pétainisme de sous préfecture. Mais le propos apparemment bon enfant, déguise à peine une politique dont les Moissagais peuvent déjà mesurer les effets : coupes sombres dans les budgets sociaux, dans les budgets de la culture, reprise en main de la fonction publique, stigmatisation des étrangers, repli sur le territoire communal, développement du tout sécuritaire…
Le score sans appel qui lui a donné les clefs de la ville lors des dernières élections municipales, raconte pourtant quelque chose de plus profond qu’un énervement irrépressible d’un territoire qui s’appauvrit, où « les riches » fuient le bourg centre pour habiter sur les coteaux. L’analyse des résultats dit d’abord qu’un nombre conséquent d’électeurs, « riches » et « pauvres », ont choisi un poulain de l’écurie Marion Maréchal Le Pen, avec comme premier mérite d’être né quelque part. C’est à dire ici ! Etonnante convergence de choix que n’explique que très imparfaitement la division des adversaires du RN. Il faut certainement creuser plus profond, se départir de tout manichéisme marxiste, pour admettre et comprendre ce vote qui a rudement bousculé les traditionnels clivages politiques, conduisant certains rejetons de vieilles familles radicales socialistes à préférer le brun au rose.
Et pourtant, cette ville a une histoire dont elle n’a pas à rougir. Passons sur l’épisode Simon de Montfort, venu réduire l’hérésie Cathare et dont la soldatesque pilla l’abbaye de Moissac, réputée fidèle au Comte de Toulouse. Après la Révolution et l’Empire, avec l’avènement de la troisième République, Moissac s’afficha avec constance républicaine, radicale, puis socialiste à la fin du siècle dernier. Pendant la deuxième guerre mondiale, le pays moissagais ne fut pas un de ces hauts lieux de la résistance armée à l’occupant. Mais à sa manière, il fit preuve d’un extraordinaire esprit d’humanité et de courage tranquille en accueillant plusieurs centaines d’enfants juifs. Avec la suppression de la zone libre, ces enfants furent dispersés dans la campagne alentour, accueillis comme un membre de leur famille par des paysans et jamais dénoncés à l’occupant. Tous échappèrent au sort que les Nazis, aidés par le régime de Vichy leur réservaient. L’Etat d’Israël a décerné à plusieurs de ces familles, le titre de « Justes parmi les nations », réservé à celles et ceux qui ont sauvé des Juifs de l’holocauste.
Mais alors, pourquoi Pétain ici et maintenant ? Faut-il y voir un retour de flamme maréchaliste chez les tenants du Rassemblement national ? Tout cela n’arrive pas par hasard. Voilà déjà longtemps que les observateurs constatent, en même temps que le RN progresse en France, comme une fatigue démocratique chez nombre de nos concitoyens. Moissac serait-elle un brouillon politique, la manifestation de moins en moins silencieuse, de plus en plus voyante, de la facho nostalgie !