Comme elles sonnent justes en ces jours de grande hésitation les paroles de l’Internationale : « Il n’est pas de sauveurs suprêmes/Ni Dieu, ni César, ni Tribun »
Et pourtant, à en croire sondages et réunions publiques, les Français, bon nombre d’entre eux tout du moins, veulent faire du passé table rase. Certes, on peut les comprendre. Les injustices, les privilèges, la pauvreté, l’état du monde ne sont pas aujourd’hui, pas plus qu’hier, acceptables. Il est donc légitime de le dire et de chercher les moyens politiques d’y remédier. Mais comment ? Très simple et bien dans l’air du temps. Près de 50% des Français semblent s’accommoder, s’enthousiasmer pour le populisme et ses avatars, cette aptitude à caresser dans le sens du poil le citoyen en colère ! Version gauche, cela donne : « La force du peuple » Version droite on a le symétrique : « La France en ordre, au nom du peuple ». Ah, le peuple, voilà une catégorie tellement large, tellement imprécise, tellement sympathique qu’elle permet tout, qu’elle autorise tout et qu’elle dessine surtout des similitudes qui vont bien au delà d’un slogan sur une affiche !
Vous croyez que j’exagère, que je m’aveugle. Alors, livrons nous à l’exercice en vogue qui consiste à vérifier les faits, en l’occurrence les écrits, puisque nous en sommes encore qu’aux professions de foi. Il y a d’abord les candidats : deux chefs, au verbe haut, aux formules ciselées qui s’adressent aux affects plutôt qu’à la raison. Deux fortes têtes, Le Pen et Mélenchon et une même obsession : parler au nom du peuple implicitement réduit aux petits, aux sans grade de notre société. Incarner jusqu’à la caricature la fonction tribunitienne et jupitérienne pour faire « président »
Il y a ensuite cette volonté de renverser la table, d’en finir avec le système réputé oppresseur. Le système, ce sont d’abord chez les populistes, les hommes et les femmes en place, la classe politique, les élites, les puissants. Au début de sa campagne, Mélenchon était le chantre du « dégagisme », emprunté aux printemps arabes. Le Pen dit à peu près la même chose avec d’autres mots. Tous deux veulent « redonner le pouvoir au peuple », construire avec lui une relation personnelle qui enjamberait peu ou prou les corps représentatifs, d’où cette vénération du référendum. Rappelons juste au passage que MLP est une héritière, douillettement installée au Parlement Européen. JLM itou, de surcroît sénateur, par la grâce du parti socialiste. En guise de renouvellement, on fait mieux !
Le système c’est aussi l’Europe. Les deux n’en veulent plus. L’une, franchement, radicalement, l’autre plus jésuite, veut d’abord tester la capacité de résistance de nos partenaires, histoire de mettre les formes avant de claquer la porte. Les deux veulent la fin de l’Euro, une France souveraine, quasi autarcique, installée dans ses frontières, à l’abri de l’air du large. Les deux dénoncent la mondialisation, la mère de tous les maux, mettant dans le même sac le commerce international et l’exploitation des enfants travailleurs dans les pays émergents. Les deux veulent quitter l’OTAN, jouer aux fiers-à-bras face à l’Allemagne, les deux ont des retenues, voire des admirations suspectes pour quelques « grands démocrates » dont la planète ne manque pas. JLM veut même rejoindre l’Alliance bolivarienne, sorte de machin initié par Hugo Chavez et qui a le soutien de la Russie et de l’Iran.
Bien sûr, ces deux populismes ne sont pas identiques. Ils présentent même de grosses différences. Sur l’immigration, sur le sens de l’histoire, sur la place de la France dans le Monde. Mélenchon écrit dans sa profession de foi « je suis pour le protectionnisme solidaire » ce qui ressemble fort à un bel oxymore, quand Le Pen préfère « renforcer les liens entre les peuples qui ont la langue française en partage ». Mais notons au passage qu’aucun des deux n’évoque les tragédies migratoires, à peine les aides que la France pourrait apporter à l’Afrique par exemple !
Baisses d’impôts, augmentation du pouvoir d’achat, fin des travailleurs détachés, majoration des heures supplémentaires, retraite à 60 ans, abrogation de la loi travail, régime des indépendants… j’arrête là ! Les deux qui se disputent la même clientèle rivalisent de promesses à défaut de partager totalement le même corpus idéologique. L’écologie étant de saison, l’une veut « produire et consommer sur place » sans plus, l’autre qui en a fait un produit d’appel annonce « la planification écologique » avec sortie du nucléaire et des énergies carbonées, fin de l’agriculture chimique et 50 milliards d’investissements sur ce secteur. Le coût de tout ça ? Pas de panique, disent-ils en chœur : le protectionnisme fera des miracles et les dépenses d’aujourd’hui seront les dividendes de demain ! Et si le bonheur n’est pas au rendez-vous, il suffira de dénoncer les coupables : les classes dominantes, l’establisment, le complot bidule pour s’exonérer de toute responsabilité, mieux pour ressouder derrière elle ou derrière lui tous les cocus de l’aventure. La boucle est ainsi bouclée. Vive le discours circulaire !
Sur le marché où je vais pas uniquement pour tracter, les bonimenteurs attirent toujours les foules. Nous sommes souvent admiratifs un brin fascinés par leur « talent » de hâbleur et en même temps septiques sur l’intérêt des marchandises proposées. En politique, c’est pareil ! C’est vrai que la social démocratie qui veut améliorer le système, qui ne veut pas renverser la table mais inviter au banquet citoyen l’ensemble des catégories sociales, apaiser les frictions, mettre du baume sur les plaies sociales, est moins sexy, moins exaltante et pourtant tellement nécessaire, et autrement efficace. Qu’on se souvienne des désillusions meurtrières du siècle dernier!
Méfions nous donc des solutions toutes faîtes, des « y’a ka » et autres formules incantatoires. Et pour conclure, je voudrais citer l’historien Alain Bergounioux : « L’apport propre, en effet, de la social-démocratie a été de comprendre et d’expliquer que la démocratie politique et l’économie de marché ont deux légitimités propres et qu’elles doivent trouver un équilibre pour le bien même des sociétés. Leur bilan peut être, certes, critiqué, mais elle n’en a pas moins présidé aux sociétés les moins malheureuses dans l’histoire et la géographie humaine. Jean-Luc Melenchon a appartenu à un gouvernement socialiste, avec Lionel Jospin venu lui-aussi de la même organisation trotskyste, mais il n’a pas admis, comme son Premier ministre, au vu de l’histoire du XXème siècle, que le socialisme démocratique ne pouvait pas être un mode de production propre. D’où les nostalgies, qui peuvent séduire, parce qu’elles permettent de se venger du réel, mais qui en l’escamotant amènent à de graves (et douloureux) mécomptes pour les peuples. »
