Deux crocodiles dans le même marigot

Le RN part à l’assaut du Tarn et Garonne. Dans un communiqué, le maire de Moissac annonce qu’il veut mettre fin au « règne PS-PRG » sur le département. Le coup d’envoi de cette croisade a été donné à Montauban où les Lepénistes ont affiché leur alliance avec la droite dure emmenée par Brigitte Barèges, ex maire de la ville et ex députée de la 1° circonscription, démise de son mandat par le Conseil Constitutionnel, ses comptes de campagne ayant été invalidés. Le tableau en rappelle un autre : Dreux 1983, une première alors qui a vu le FN accéder aux affaires grâce à une alliance avec le centre et la droite locale.  A l’époque, la gauche et ce qui restait de démocrates sincères dans cette ville n’avait pas cru nécessaire de constituer un Front Républicain.  L’histoire se répètera-t-elle ?  

Le maire RN de Moissac, qui à l’évidence regarde plus loin que le clocher de l’abbatiale, peut se réjouir de son coup politique. Voilà longtemps qu’il prône une union des droites extrêmes en Tarn et Garonne afin de mettre la main sur les principales collectivités locales. Certes, le résultat de la manœuvre est difficilement prévisible, les situations, d’une ville à l’autre étant souvent très disparates. Par ailleurs, rien ne dit que l’entente cordiale entre les deux figures de l’extrémisme durera aussi longtemps que les impôts. On ne met pas impunément deux crocodiles dans le même marigot. Mais le signal est donné. Après Montauban, il y a Castelsarrasin où le RN peut se prévaloir de scores électoraux flatteurs. Il y a aussi Valence d’Agen, dont la prise serait terriblement symbolique. Jean Michel Baylet mesure bien le danger : « Droite et extrême droite ne font plus qu’un en Tarn et Garonne » et de lancer un appel : « Tous les démocrates, qu’ils soient de gauche, du centre ou de droite… doivent se rassembler pour faire barrage à l’horreur »

« L’Union citoyenne moissagaise » qui porte la candidature de Séverine Laurent ne raconte pas autre chose. En finir avec les querelles de chapelles, tourner la page des errements passés, fédérer les forces vives, construire avec les citoyens engagés un projet pour la ville, l’UCM ne ménage ni sa peine, ni ses susceptibilités pour y parvenir. On sait depuis 2020 ce qu’il en coûte de faire cavalier seul. Moissac vit depuis 4 ans sous la férule lepéniste et en subit chaque jour les effets : économie en berne, croissance de l’insécurité, urbanisme sans perspective, démocratie locale bridée, culture à la portion congrue… La liste est longue des secteurs sinistrés et bien irresponsables seraient ceux qui prendraient le risque d’affaiblir le sursaut démocratique.

La politique à la sauce béarnaise

On peut tout penser de l’initiative de F. Bayrou. Il est possible que l’encore premier ministre n’en pouvant plus, cherche la porte de sortie, avant d’être congédié, comme un vulgaire laquais par une motion de censure. A moins que notre premier ministre ait choisi le hara-kiri politique dont la traduction littérale est « coupure au centre » Humour noir ? Il est aussi envisageable que ce grand admirateur d’Henri IV, chaussant pour quelques jours les bottes de l’illustre, appelle sans illusion, classe politique et citoyens français à se rallier à ce fameux panache blanc dont Henri disait « vous le trouverez toujours sur le chemin de l’honneur et de la victoire »

Pour ce qui est de la victoire du père François, on repassera. Le bilan de son passage à Matignon ne pèse pas bien lourd et ne force donc pas l’admiration. On retiendra cependant l’arrivée quelque peu cavalière du béarnais, forçant la main d’un Président aux abois. Et sa sortie dont il entend assurer la mise en scène, histoire de refermer cette séquence comme elle avait commencé. Du spectacle, que dis-je du panache, mais du fond point du tout ! Pourtant, il faut bien admettre que l’obstination madrée du chef du Modem lui fait honneur. Depuis très longtemps, il est convaincu que la dette est le mal français par excellence, l’addiction mortifère de ce pays. C’est son mantra, au risque parfois de sombrer dans le catastrophisme. 

En effet, François Bayrou a fait de la dette son combat, pour lequel il voudrait enrôler tous les autres, société civile et partis. En posant la question de confiance, il veut s’assurer, dit-il que chacun partage ses alarmes. La ficelle politique est un peu grosse, et les partis qui ont réagi au quart de tour ne s’y sont pas trompés. Il aurait gagné du temps et surtout donné crédit à sa politique en sautant cette case, en allant directement aux solutions, en osant écorner l’intégrisme de la doxa économique du macronisme et de la droite. Mais c’était trop lui demander ! Pas touche aux riches planqués dans les paradis fiscaux, pas touche aux profits démesurés d’entreprises qui préfèrent l’actionnaire au salarié, la spéculation aux investissements productifs. Est-il raisonnable, est-il juste, n’est-il pas dangereux de ne pas mieux répartir l’effort, voire de se risquer à jeter l’opprobre sur les « boomers » ? La réponse est dans la question ! 

Le macronisme, comme on l’appelle par commodité, a doublement échoué, il a même doublement fauté. Sur le dialogue social d’abord, qu’il n’a jamais voulu faire vivre réellement et la séquence Bayrou en est encore l’illustration. Sur l’économie ensuite. La théorie du ruissellement s’est vite révélée un enfumage grossier. Le fait de privilégier l’offre sans véritables contreparties imposées aux entreprises n’a pas permis le rebond de croissance escompté. Donc peu de création de richesses, un PIB en berne et des secteurs, santé, éducation, défense… toujours plus voraces. Voilà qui pose d’ailleurs une autre question, celle de l’efficacité de l’état et de notre organisation territoriale boursoufflée. Un dossier qui à l’image de la dette, fait jaser dans les salons, mais auquel personne ne veut s’attaquer. Car la société française est une constellation de systèmes autobloquants, où la somme des intérêts particuliers ne constituent pas l’intérêt général. Dès lors, pas besoin d’appeler le 10 septembre à bloquer la France. C’est déjà le cas !

Bref, Bayrou fera ses adieux à Matignon le 8 septembre, laissant sans solution, véritable bombe à retardement, la question de la dette et de ce qu’elle nous coûte, 60 milliards par an. Plus que tous les autres budgets de l’état! Et que va donc faire le Président ? Dissoudre l’Assemblée nationale, au risque de la retrouver à l’identique si ce n’est en pire ? Nommer un autre premier ministre, RN, Socialiste, Insoumis… ? Sans majorité, il risque de subir le même sort que ses prédécesseurs. Autant dire que tout cela n’est pas fait pour rassurer le bon peuple et les entrepreneurs. Autant dire que la dette à la diète n’est pas encore pour demain !

20 aout: la Libération de Moissac

Il y a un an, Moissac célébrait le 80 ieme anniversaire de sa Libération. Pour la circonstance, le maire RN s’était fendu d’un discours placardé sur tous les supports de la propagande municipale, y compris sur les panneaux de l’Allée des justes. Une telle prolifération aurait pu annoncer un propos bien senti, une approche historique renouvelée, voire une réflexion un tantinet philosophique sur l’homme et son destin. Bref quelque chose à penser, voire à méditer !

Mais j’ai beau m’user les yeux sur ce texte, y chercher deux ou trois pas de coté qui auraient pu solliciter mon intérêt, je n’y trouve rien, sinon quelques phrases mal fagotées, où parfois le vocabulaire s’égare.  J’exagère ? Voici donc quelques exemples. Selon le RN local, la lutte des résistants était « fastidieuse », donc à en croire le dictionnaire, rebutante et lassante. Et pourtant : « C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères » disaient les partisans ! Une détermination avouons-le aux antipodes de la lassitude !           Notre histoire est-elle seulement truffée « d’épiques aventures » ? Nos guerres, nos conquêtes, nos déroutes furent-elles qu’aventures, de surcroît épiques, donc dignes de figurer dans une épopée ? Et que penser de cette Allemagne, devenue « éternelle » sous la plume du maire ? Le qualificatif est-il aussi maladroit qu’il y paraît, tout droit emprunté aux délires du National-socialisme ?

Il faut maintenant aborder le fond du propos. Le récit que tente de nous servir le maire de Moissac. Le voilà qui force le trait, nous parle de la « précellence de cette terre de France », cette France qui ne souffrirait donc aucune comparaison, cette France au-dessus de tout, et de tout soupçon, cette France sublimée, idéalisée, capable de tout et surtout de forger des hommes, une race, même si le mot n’est pas couché sur le papier. Un autre, pendant les années de guerre justement, parlait de la « terre qui ne ment pas », d’un pays, le nôtre, où la déroute de nos armées, n’était que le prix à payer pour nous être perdus loin du chemin tracé de main divine.

Dès lors, la Résistance, aux yeux de notre militant d’extrême droite, n’est plus qu’un tribut dû aux aieuls (les grands parents de nos héros moissagais) et aux aieux, nos ancêtres français. Il s’agit « de venger » nos morts de 14-18, pourquoi pas de la guerre de 1870, quand les Prussiens étaient aux portes de Paris. Ne rien faire, nous dit-il, ne pas prendre le fusil, aurait ressemblé « à un second assassinat ». Tout, toute la Résistance se résume donc à la question nationale, au droit de vivre « en état de Français ». Drôle d’expression d’ailleurs que n’aurait pas reniée Pétain, celui qui avait aboli la République pour proclamer « l’état français ». Nos Résistants n’auraient donc agi que par amour pour leur famille, mus par « l’énergie nationale ». Ce concept fumeux qu’il inscrit dans « notre caractère national » fait ainsi bon marché des motivations d’une grande partie de la jeunesse des maquis. 

« Sifflez compagnons dans la nuit la liberté nous écoute » nous dit le chant des Partisans. Ces jeunes hommes et jeunes femmes nés quelque part, dans de lointaines contrées ou dans les coteaux moissagais ont d’abord voulu répondre à l’appel de la liberté, au désir de République : « Ami entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne » ? Mais le maire préfère convoquer Ernest Renan qui parle du « culte des ancêtres », réduisant ainsi l’esprit de Résistance à un nationalisme qu’il ne faut pas confondre avec le véritable patriotisme.

Tous les Français ne furent pas Résistants, loin de là, toutes les victimes des nazis et de la collaboration mise en place par le régime de Vichy, n’étaient pas des Résistants. Vouloir mettre sur le même pied les combattants de l’ombre et les travailleurs du STO est une fumisterie qui s’assoit sur la vérité historique et qui réduit la portée de l’engagement d’une partie de notre jeunesse. Enfin, pourquoi ce maire qui prêche pour la « concorde » des Moissagais a -t-il « oublié » d’évoquer ces autres Moissagais, ces « Justes », Résistants à leur manière, qui ont caché, au péril de leur vie, des petits Juifs pour la plupart apatrides ? A cet instant, me revient en mémoire l’Affiche rouge, le magnifique poème de Louis Aragon : « Ils étaient vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps/Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant/ Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir/ Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant. »

Le roi est nu

Le maire de Moissac perd ses nerfs, ce n’est rien de le dire. Lors du dernier Conseil municipal, il s’en est pris une fois de plus à l’opposition de gauche en des termes que ne renieraient pas ces dictateurs que par convention diplomatique on qualifie d’illébéraux. Que les élus de l’opposition aient le toupet de lui demander des comptes, dénoncent la disparition d’une association, Moissac animation jeunesse, qui par le passé a permis aux petits et aux ados de passer quelques vacances agréables, constitue aux yeux et aux oreilles de l’élus RN un véritable casus belli. L’homme qui se croit seigneur et maître dans cette mairie qui n’est jamais que la maison commune, faut-il le lui rappeler, a même menacé physiquement un élu qui de guerre lasse a fini par quitter la séance.

Une ou deux défections de plus auraient frappé de nullité cette réunion, où les présents et les représentés par le biais des procurations ont peiné à atteindre le quorum. C’est en effet dans une salle à moitié vide que s’est tenu ce conseil dont l’ordre du jour squelettique témoignait du peu d’intérêt des élus de la majorité pour les affaires publiques, pressés semble-t-il de se mettre en mode vacances. Une petite heure et l’affaire était pliée!

Au-delà des ricanements inévitables et de la légitime indignation qui doit saisir tous les démocrates, l’incident est doublement révélateur. Au premier chef, il raconte un maire qui ne se sent plus tout à fait à l’aise dans ses souliers. L’Union citoyenne moissagaise lui taille des croupières en s’ancrant dans le paysage politique moissagais. Séverine Laurent, candidate déclarée pour le scrutin de 2026, bénéficie d’une cote d’amour grandissante au sein de la population qui semble apprécier sa disponibilité et son ouverture d’esprit. Ses prises de position, ses premières propositions pour Moissac font mouche et conduisent les électeurs à s’interroger sur cette mandature RN essentiellement construite sur des faux semblants. 

Et puis, il y a ce qui se passe dans l’entourage du maire. Voilà déjà plusieurs mois, que les démissions au sein de l’équipe municipale se multiplient. Le phénomène est certes courant en fin de mandat, quand les désaccords et la lassitude gagnent les moins ardents. Mais à Moissac, il prend des proportions que d’aucuns jugeraient inquiétantes. Voilà l’état-major municipal réduit aux derniers grognards ! La bataille électorale s’annonce du coup plus difficile à conduire et l’arrogante assurance du maire apparaît pour ce qu’elle est : un réflexe de défense. Le roi serait-il nu ?

L’art de la retraite

Alors que le conclave consacré aux retraites des Français est sur le point de s’achever dans l’indifférence générale et en l’absence de la CGT qui boude depuis les premiers jours, le dernier rapport du COR, le Conseil d’orientation des retraites qui en la matière se veut l’arbitre des élégances, vient de doucher les espoirs de ceux qui croyaient possible de rétablir l’âge de départ à 62 ans, voire à 60 ans. Mais soyons honnêtes un instant, n’était-ce pas incongru, pathétique même de voir la France tenter ce cavalier seul quand la plupart des pays d’Europe prennent la direction contraire, poussant le curseur jusqu’à 70 ans pour certains ? 

Il est vrai que tous les pays de l’UE sont plus ou moins confrontés à la question du financement des régimes par répartition, le modèle social par excellence que nous a légué le Conseil national de la Résistance, après la deuxième guerre mondiale. Depuis, la question démographique a rebattu les cartes, et sous les coups de butoir des crises à répétition, des déficits abyssaux enregistrés par les comptes publics, le modèle a fini par se fissurer. Depuis des années, pour le sauver du naufrage, les réformes se succèdent et montrent aussitôt leurs limites. Et pour cause ! A force de ne vouloir fâcher personne, on aboutit à la décision molle, presque aussi efficace qu’un emplâtre sur une jambe de bois et dont le seul mérite à chaque fois est de hérisser le poil de l’opinion, persuadée que les mauvais génies de l’état, du libéralisme dominant, des forces anti-sociales réunies se sont ligués pour le plus grand malheur de travailleurs.

Rien ne fait consensus dans ce pays qui aime jusqu’à l’ivresse à se vautrer dans la chicane. Personne n’est d’accord sur rien. Pas même sur les bilans ! Sur le sujet des retraites, économistes, syndicalistes, politiques ont poussé l’exercice jusqu’à l’absurde, chauffant à blanc une opinion qui préfèrera toujours les contes aux comptes ! Que de temps perdu, d’énergie gaspillée, de colères mortifères ! Tout ça pour en arriver à cette vérité : tout retour en arrière sur l’âge de départ est impossible, suicidaire pour le régime par répartition. On conviendra cependant que si désormais l’évidence se fait jour, elle le fait à bas bruit, loin des vociférations, du tohu-bohu, de la mobilisation médiatique qui prévalaient lors des grandes mobilisations populaires. Aurions-nous la vérité honteuse ?

Il paraît que certains pays ont mis plus de dix ans pour réformer leur système. Espérons que nous ne mettrons pas dix ans de plus pour améliorer le nôtre. Les carrières et la retraite des femmes sont à elles seules un vrai et gros sujet de négociation entre les partenaires sociaux. La prise en compte des emplois pénibles, des carrières longues pour ceux qui n’ont pas fait de longues études en est un autre. Mais aurons-nous la sagesse enfin de ne pas chercher sur ce terrain une victoire qui s’est dérobée sur l’âge, de ne pas considérer que tout emploi, tout travail est en soi pénible, qu’il faut dans ce domaine comme dans les autres du discernement responsable. Qu’il faut au pays de Descartes savoir raison garder ! Succomber à la tentation pourrait avoir une double conséquence : mettre en panne pour un temps incertain la réforme du système et brouiller un peu plus, pour autant que cela soit possible, l’image que les générations nouvelles se font du travail. 

Je doute que le conclave de Paris se termine, comme il est de coutume à Rome par une fumée blanche. Il y a gros à parier qu’il faudra encore pas mal de temps pour ramener tout le monde, tout le monde qui compte, y compris la CGT et ceux qui lui emboîtent le pas, à sortir de leurs postures, à rebâtir l’édifice quand déjà certains beaux esprits proposent d’en revoir jusqu’aux fondations, avec l’introduction, disent-ils, « d’une dose de capitalisation ». Le diable est dans les détails et avant de monter une nouvelle fois au créneau, il faudra en comprendre le concept, en mesurer autant que possible les effets. Et notamment les conséquences sur le pacte de solidarité que les générations ont passé entre elles avec notre système par répartition.  Un problème comme réponse à un problème n’a jamais constitué une solution. C’est tout au plus une fuite en avant !