Il y a un an, Moissac célébrait le 80 ieme anniversaire de sa Libération. Pour la circonstance, le maire RN s’était fendu d’un discours placardé sur tous les supports de la propagande municipale, y compris sur les panneaux de l’Allée des justes. Une telle prolifération aurait pu annoncer un propos bien senti, une approche historique renouvelée, voire une réflexion un tantinet philosophique sur l’homme et son destin. Bref quelque chose à penser, voire à méditer !
Mais j’ai beau m’user les yeux sur ce texte, y chercher deux ou trois pas de coté qui auraient pu solliciter mon intérêt, je n’y trouve rien, sinon quelques phrases mal fagotées, où parfois le vocabulaire s’égare. J’exagère ? Voici donc quelques exemples. Selon le RN local, la lutte des résistants était « fastidieuse », donc à en croire le dictionnaire, rebutante et lassante. Et pourtant : « C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères » disaient les partisans ! Une détermination avouons-le aux antipodes de la lassitude ! Notre histoire est-elle seulement truffée « d’épiques aventures » ? Nos guerres, nos conquêtes, nos déroutes furent-elles qu’aventures, de surcroît épiques, donc dignes de figurer dans une épopée ? Et que penser de cette Allemagne, devenue « éternelle » sous la plume du maire ? Le qualificatif est-il aussi maladroit qu’il y paraît, tout droit emprunté aux délires du National-socialisme ?
Il faut maintenant aborder le fond du propos. Le récit que tente de nous servir le maire de Moissac. Le voilà qui force le trait, nous parle de la « précellence de cette terre de France », cette France qui ne souffrirait donc aucune comparaison, cette France au-dessus de tout, et de tout soupçon, cette France sublimée, idéalisée, capable de tout et surtout de forger des hommes, une race, même si le mot n’est pas couché sur le papier. Un autre, pendant les années de guerre justement, parlait de la « terre qui ne ment pas », d’un pays, le nôtre, où la déroute de nos armées, n’était que le prix à payer pour nous être perdus loin du chemin tracé de main divine.
Dès lors, la Résistance, aux yeux de notre militant d’extrême droite, n’est plus qu’un tribut dû aux aieuls (les grands parents de nos héros moissagais) et aux aieux, nos ancêtres français. Il s’agit « de venger » nos morts de 14-18, pourquoi pas de la guerre de 1870, quand les Prussiens étaient aux portes de Paris. Ne rien faire, nous dit-il, ne pas prendre le fusil, aurait ressemblé « à un second assassinat ». Tout, toute la Résistance se résume donc à la question nationale, au droit de vivre « en état de Français ». Drôle d’expression d’ailleurs que n’aurait pas reniée Pétain, celui qui avait aboli la République pour proclamer « l’état français ». Nos Résistants n’auraient donc agi que par amour pour leur famille, mus par « l’énergie nationale ». Ce concept fumeux qu’il inscrit dans « notre caractère national » fait ainsi bon marché des motivations d’une grande partie de la jeunesse des maquis.
« Sifflez compagnons dans la nuit la liberté nous écoute » nous dit le chant des Partisans. Ces jeunes hommes et jeunes femmes nés quelque part, dans de lointaines contrées ou dans les coteaux moissagais ont d’abord voulu répondre à l’appel de la liberté, au désir de République : « Ami entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne » ? Mais le maire préfère convoquer Ernest Renan qui parle du « culte des ancêtres », réduisant ainsi l’esprit de Résistance à un nationalisme qu’il ne faut pas confondre avec le véritable patriotisme.
Tous les Français ne furent pas Résistants, loin de là, toutes les victimes des nazis et de la collaboration mise en place par le régime de Vichy, n’étaient pas des Résistants. Vouloir mettre sur le même pied les combattants de l’ombre et les travailleurs du STO est une fumisterie qui s’assoit sur la vérité historique et qui réduit la portée de l’engagement d’une partie de notre jeunesse. Enfin, pourquoi ce maire qui prêche pour la « concorde » des Moissagais a -t-il « oublié » d’évoquer ces autres Moissagais, ces « Justes », Résistants à leur manière, qui ont caché, au péril de leur vie, des petits Juifs pour la plupart apatrides ? A cet instant, me revient en mémoire l’Affiche rouge, le magnifique poème de Louis Aragon : « Ils étaient vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps/Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant/ Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir/ Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant. »