Tragediante, comediante

Voilà donc un maire qui tient ses promesses et qui monte au front sans sourciller. Voilà donc le militant RN qui décide sans trembler. Exit «Arène Théâtre» ! On savait que la troupe avait déplu au nouvel édile moissagais, qui lui avait reproché dans je ne sais quelle réunion officielle, ses prises de positions citoyennes. Monsieur le maire avait tonné. En juillet dernier, la foudre était tombée, mais la nouvelle est restée cachée, probablement pour donner sa chance à la négociation. En vain. L’information est désormais connue de tous, la compagnie « Arène théâtre » est priée de quitter la scène moissagaise, la convention qui la liait à la ville n’ayant pas été renouvelée. Il lui reste donc à se replier sur le village de Coutures dont on connaît la passion pour les choses de la culture.

Depuis de nombreuses années, cette troupe présentait ses productions dans notre ville. La municipalité de Jean Paul Nunzi avait donné un cadre à cette relation en signant avec elle une convention pour une résidence artistique qui prévoyait, moyennant une subvention annuelle de 10 à 15 000 euros, des spectacles, un bureau permanent et des interventions dans les écoles et auprès des associations. Elle contribuait dans ce domaine au rayonnement de notre ville, qui rappelons le, dispose d’une salle de spectacle, le Hall de Paris dont les qualités acoustique et scénique sont saluées par tous les professionnels.

Moissac va donc faire des économies, de quoi satisfaire toutes celles et tous ceux qui pensent que la culture coûte trop cher. Mais les autres, tous les autres, dont nous sommes, qu’allons-nous faire, que pouvons-nous faire pour ne pas laisser notre ville s’affaisser, se ratatiner chaque jour davantage ?

Dans le domaine de la santé, l’attitude du maire est tout aussi problématique, grotesque même. Lors du dernier conseil municipal, il a fait faux bond au Président de la communauté de communes appelé pourtant à s’exprimer devant les élus, entre autres sur le projet de maison de santé. Voilà bien une drôle de manière, un retard d’une heure que le maire de Moissac a justifié par une réunion sur l’avenir de l’hôpital. Et sur ce sujet, le jeune maire mesure-t-il la portée de ses déclarations ? Le CHIC serait si l’on en croit ses dires en quasi-faillite, et les personnels menacés même de ne plus toucher leurs salaires ! Le RN annonce l’apocalypse. Il fait de la petite politique. De la comédie diraient les plus jeunes. Mais, est-ce la meilleure manière de rendre attractif l’hôpital de Moissac ? A trop forcer sur le trait, la mairie ne risque-t-elle pas de lui coller une image tellement dégradée qu’elle ferait fuir les malades et passer leur chemin aux médecins ?

Allo docteur bobo

C’est de saison, tout le monde ou presque veut sa maison de santé. Moissac est convaincue de l’intérêt d’une telle structure, qui doit mieux répondre aux besoins de la population, quand le désert médical avance, inexorablement depuis plusieurs années. Un chiffre éclaire la situation de notre territoire : 11% des Moissagais bénéficient de la CMU.  Moissac fait partie des villes les plus pauvres de France, et sa population vieillissante souffre des nombreuses pathologies liées à l’âge. Nous avions d’ailleurs alerté la précédente municipalité, dans ces colonnes, (lire ici) et à l’occasion de plusieurs conseils sur une réalité qui n’a fait que s’aggraver, qui concerne presque toutes les professions de santé : généralistes, dentistes, ophtalmologistes… Nous avions inscrit cet objectif dans notre programme municipal « Moissac naturellement ». Et contrairement à ce que dit aujourd’hui l’ancien maire, Jean Michel Henryot, presque toutes les listes s’étaient emparées de ce dossier, à l’exception de TEMS, l’actuelle opposition municipale, qui militait le temps de la campagne pour un Centre de santé, une structure où médecins et soignants ne seraient plus des professions libérales mais des salariés, au même titre que les personnels de l’hôpital. Pour ne pas se déjuger totalement, on comprend que l’opposition officielle ne pouvait que s’abstenir sur la motion soumise au vote lors du dernier conseil municipal extraordinaire, prétextant l’absence de chiffrage. 

La maison de santé, n’en déplaise à l’actuel maire de Moissac est en fait un déjà vieux projet, mis en route en 2018, sous la précédente municipalité de droite, et instruit par Maryse Baulu, adjointe alors aux affaires sociales. Après des mois d’échanges et de concertation, une soixantaine de professionnels, généralistes, spécialistes, infirmières, kinésithérapeutes, avaient proposé un dispositif original basé sur la création d’une Maison de santé pluri-professionnelle et multi-sites. Il s’agissait autour d’un projet de santé clairement établi, d’éclater la structure sur plusieurs lieux, à l’instar des infirmières déjà installées à Montesquieu. La ville de Moissac n’est pas en effet la seule concernée, les communes proches se veulent partie prenante de l’opération, représentant du coup une patientèle de plus de 16000 personnes. Ce projet, porté par une SISA, société interprofessionnelle de soins ambulatoires, regroupant au final 46 professionnels, avait reçu l’aval de l’ARS, l’Agence régionale de santé. Il était sur le point d’aboutir, quand l’épidémie de COVID, au printemps dernier, et il faut bien le dire, les élections, l’ont stoppé net. Le débat portait alors sur sa localisation du bâtiment principal et son financement. La Communauté de communes qui s’est engagée pour plus de 1,2 million d’euros sur la Maison de santé de Saint Nicolas de la Grave, avait été approchée. Elle avait alors refusé de donner suite, expliquant qu’elle était au bout de ses capacités d’endettement. Plusieurs sites dans Moissac avaient déjà été envisagés, entre autres, l’ancien EPHAD, près du canal, qui a le mérite d’être central et de pouvoir bénéficier des subsides de la Politique de la ville, au titre de quartier prioritaire. Voilà maintenant que ce lieu semble le premier choix de la municipalité lepéniste.

Rien d’exceptionnel donc que la mairie RN ait rouvert ce dossier. Il était temps, et le financement d’une étude par le cabinet Hemis Amo, spécialisé dans la maîtrise d’ouvrage, pour en préciser les contours et en déterminer l’implantation, n’est que dans l’ordre naturel des choses. Mais rien n’est simple, même en matière de santé. La mairie de Moissac veut récupérer les lieux pour un euro symbolique. L’hôpital qui en est le propriétaire demande plus de 700 000 euros pour la transaction. Autant dire que le maire de Moissac qui est aussi président du Conseil de surveillance du CHIC devra se montrer persuasif pour amener le directeur à résipiscence. Il devra, c’était le sens de la motion votée le 26 novembre, convaincre aussi Dominique Briois, nouveau président de la com-com « Terres des Confluences, de casser sa tirelire et d’inscrire le projet dans son plan pluriannuel d’investissements. 

Les deux hommes se sont vus, mais rien n’est sorti de l’entrevue. Ne restait plus au maire de Moissac, qui est pourtant vice-Président de la Com-com, qu’à dramatiser la séquence, qu’à jouer à monsieur muscles devant une presse esbaudie. En fait, cette motion est une munition à fragmentation. Elle vise à montrer que le fauteuil de maire n’endort pas les ardeurs militantes de l’élu RN. Et elle apparait comme une mise en demeure des partenaires intercommunaux de Moissac, d’autant que le maire est déjà en campagne pour les élections départementales de juin prochain. On verra bien d’ici janvier si les élus communautaires ont pour le jeune edile RN, les mêmes attentions, la bienveillance un brin cynique dont il a bénéficié jusqu’ici. Mais comme dit le proverbe, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. En l’occurrence Moissac est en manque. Il est urgent de faire aboutir ce projet de maison de santé.

Le désordre républicain

Au moment où l’Assemblée nationale discutait encore de la fameuse loi sur « la sécurité générale » et ergote toujours sur l’article 24 dont la récriture ne lève pas toutes les ambiguïtés, la préfecture de police de Paris a fait donner l’assaut place de la République, filmé par des centaines de smartphones qui n’en demandaient pas tant. Au point que le ministre de l’intérieur s’est ému de l’épisode demandant une enquête sur le tenants et aboutissants de cette opération. Il s’agissait officiellement de déloger des Afghans venus, sous la conduite d’associations, planter leurs tentes, au cœur de la ville afin d’attirer l’attention sur leur sort. Les forces de l’ordre n’ont pas fait dans le détail, et les méthodes employées ont à juste titre soulevé l’indignation. Mais ce moment passé, on peut aussi s’interroger, l’enquête le dira peut-être, sur l’ordre d’intervention et les motivations réelles de ceux qui l’ont donné. S’agissait-il de forcer le cours des évènements, de peser sur le vote des parlementaires dans une sorte de démonstration de force aussi problématique qu’improductive, s’agissait-il d’un dérapage incontrôlé, mais tout aussi inquiétant ? Les deux cas interrogent sur la chaîne hiérarchique, sur son sens politique, sur sa capacité à tenir ses nerfs, voire sur sa discipline républicaine.

Dans ce contexte, le premier ministre annonce son intention de saisir le Conseil Constitutionnel sur le fameux article 24. Manière de couper l’herbe sous les pieds de l’opposition qui ne faisait pas mystère de son intention de s’en remettre à l’arbitre des élégances républicaines. En parallèle, et les commentateurs ne s’y sont pas assez attardés, le Garde des sceaux a soumis au Conseil d’état un ajout au code de procédure pénale qui prévoit la comparution immédiate devant un tribunal correctionnel des auteurs en ligne de propos haineux. Ce texte a un double mérite. Il promet l’efficacité dans des affaires qui mettent aujourd’hui plus d’une année à être jugées. Il évite aussi deux écueils de taille. Ne pas laisser des entreprises privées décider seules quels sont les contenus, licites ou non. Et ne pas toucher à la loi de 1881 sur la presse et la liberté d’informer. Du coup, on se demande pourquoi il ne pourrait pas simplement s’appliquer en toutes circonstances, y compris celles où des policiers sont livrés à la vindicte des réseaux sociaux.

Le droit d’informer

L’article 24 de la Loi dite de « Sécurité générale », même réécrit au dernier moment n’est pas acceptable. L’activité des journalistes professionnels est encadrée par la loi sur la presse de 1881. Elle érige la liberté comme principe cardinal. La Charte de Munich signée en 1971, qui reprend la Charte des devoirs professionnels des journalistes rédigée en 1918, une première fois amendée en 1938, donne un cadre déontologique à notre activité professionnelle. Faut-il en rajouter ? Empiler des textes de circonstances qui demain, dans un autre contexte, pourraient s’avérer dévastateurs ? La réponse est non !

Pas d’accréditation, pas d’inscription préalable ou autres tracasseries préfectorales pour couvrir -c’est le terme employé par la profession- une manifestation de rue, fut-elle interdite et pressentie violente ! La liberté d’informer suppose la liberté de mouvement de celles et ceux dont le métier est l’information, dans le respect des personnes et des biens. Il est dès lors inacceptable que des journalistes professionnels soient chargés par les forces de l’ordre, interdits de faire leur travail, quand ils ne sont pas placés en garde à vue comme de vulgaires délinquants. Ces actes d’intimidation, ces tentatives d’entrave à la liberté d’informer ne sauraient perdurer dans un pays qui a inscrit dans sa Constitution la liberté de la presse.

On peut certes comprendre que le gouvernement souhaite protéger les forces de l’ordre dont la mission première est de protéger les citoyens. Il est donc normal et nécessaire de poursuivre en justice les réseaux sociaux, les auteurs d’appels au lynchage, de menaces à l’encontre des familles de policiers, vidéos à l’appui et adresses en sus. Mais l’Etat ne saurait les confondre avec les journalistes dont le travail consiste à témoigner des événements, de leur déroulé, des violences aussi, qu’elles soient le fait des manifestants ou des forces de l’ordre. Il y va de la crédibilité de la profession et au-delà de sa fonction démocratique.

Mais, il faut bien en convenir, nous sommes entrés dans une ère nouvelle, qui s’ensauvage diablement. Les manifestations sont rarement de longues marches colorées, bruyantes mais bon-enfant. Aujourd’hui, elles sont presque toujours l’occasion de bastons armées avec casses systématiques du mobilier urbain, des vitrines, sans parler des voitures en stationnement. Le manifestant met en scène sa colère pour mieux la filmer. Miracle du numérique qui autorise même les plus sages à improviser un rôle dans une sorte d’Armageddon urbain. 

Du coup, il apparaît illusoire que les journalistes puissent se fondre dans la masse sans coup férir. Il faudrait que la profession s’interroge sérieusement sur les nouvelles conditions d’exercice du métier, quitte à accepter, dans ces situations extrêmes, de se signaler par un brassard, un gilet, une vareuse, qui permette de trier entre le journaliste et le manifestant. Car nous journalistes, n’avons rien à gagner à la confusion des genres et des postures, sauf à se résigner à perdre encore un peu plus de notre crédibilité. 

Les temps sont difficiles

Moissac, 16 heures, mardi 3 novembre. La circulation est dense, les rues du centre-ville presque désertes, comme un jour ordinaire. Plusieurs chantiers, de voierie et sur les réseaux, ralentissent les véhicules çà et là. Le grand supermarché de la ville a emmailloté de plastique transparent quelques consoles, livres et babioles diverses. Les clients, aussi nombreux qu’à l’habitude, déambulent sans se presser, sans même prêter attention à ce changement tant il est discret. Chacun ici porte son masque, mais nombreux sont celles et ceux qui en entrant, contournent sans un regard, les flacons de gel hydro alcoolique mis pourtant à la disposition des chalands. 

La ville est-elle confinée ? On peut en douter. Rien ne se passe comme au printemps dernier, quand la vie semblait s’être arrêtée dans un étrange silence qui rendait l’air presque palpable. Dès l’annonce par le gouvernement des mesures de ce nouveau confinement la semaine dernière, on a vite compris que le pays allait faire de la résistance. Les commentateurs ont d’abord mis ça sur le compte des retours des vacances de Toussaint, puis sur les petites tolérances concédées par les pouvoirs publics. Mais il faut bien se rendre à l’évidence, ici comme ailleurs, chacun semble prendre ses aises. Bien sûr, il y a ceux qui travaillent, l’activité économique ne s’est pas arrêtée, même si le télétravail est fortement encouragé partout où cela est possible. Bien sûr les écoles et les lycées fonctionnent normalement. Mais les petits commerces de centre-ville, qui devraient être fermés, n’ont pas baissé rideau, ils brillent même de tous leurs feux, histoire probablement de montrer qu’ils n’ont pas abdiqué.

C’est en effet le problème du jour ! Après les appels pour maintenir les librairies ouvertes et malgré la volonté réaffirmée du premier ministre de rien lâcher sur la question des boutiques, les arrêtés municipaux se sont multipliés. On a même vu la maire de Montauban promettre aux commerçants de payer sur les deniers publics les amendes qui leur seraient infligées, ce qui est illégal.  Les premiers recours devant le Conseil d’Etat ont été déposés, une campagne politique et médiatique d’envergure met à mal le plan du gouvernement, sommé à toute heure du jour et de la nuit de s’expliquer, de justifier ses choix. A force de vouloir faire œuvre de pédagogie, de persuasion, il en vient même à trébucher, à presque oublier ses fondamentaux, témoin le couac, mardi matin, de son porte-parole.

Pendant ce temps, la Covid fait son œuvre. Les contaminations augmentent fortement et à proportion les admissions en réanimation, sans parler des morts, à l’hôpital et dans les EPHAD. Le confinement saison deux, il faut le rappeler, essaie de concilier deux objectifs : faire reculer l’épidémie et maintenir à flot l’économie. Difficile balance qui ne peut être tenue sans une adhésion totale, scrupuleuse de l’ensemble de la population, de tous les secteurs économiques et culturels et même cultuels qui commencent à se faire entendre meso voce.

Bref, ça rechigne de tous côtés, comme si les Français, mais le phénomène dépasse nos frontières, n’acceptaient plus de brider leurs désirs pour répondre aux impératifs de santé publique, comme si ce confinement moins strict qu’au printemps, les avait dissuadés de tout effort particulier et temporaire. Il est vrai que tout cela tombe mal, on est à quelques semaines de Noël. Inconsciemment ou non, les Français auraient-ils déjà choisis entre la lutte contre l’épidémie et leur mode de vie ? Entre la nécessité de ne pas laisser circuler le virus et l’envie de consommer, de sortir, de faire comme si de rien n’était ?

Cette posture serait lourde de conséquences. Des hôpitaux bientôt engorgés, obligés de trier entre pathologies ordinaires et Covid, des soignants mis dans une situation intenable et des morts, toujours plus nombreuses. Le gouvernement ne saurait se résoudre à accepter sans broncher cette pente fatale. Il doit protection à tous nos concitoyens à travers les mesures et les moyens qu’il se donne pour y parvenir. Ceux qui aujourd’hui revendiquent leur liberté et, faisant fi des aides que la collectivité leur consent, se dispensent de toute discipline collective, ne seront pas les derniers, demain, à le lui rappeler, y compris par voie judiciaire. 

Oui les temps sont difficiles, et personne n’est à la fête, mais quand l’adversaire est aussi sournois, aussi puissant, il faut tenir le temps qu’il faut, ne pas lui ouvrir la moindre brèche, en rester à ses bonnes résolutions, en aidant les plus exposés, les plus faibles, les plus défavorisés à passer la période. En permettant à nos hôpitaux et à notre système de santé d’assurer leurs missions, pour gagner tous ensemble cette terrible bataille.