JDD: un combat démocratique

Six semaines de grève au JDD. En vain ! Geoffroy Lejeune, ex « Valeurs actuelles », ami zemmourien du big boss Bolloré, devient le nouveau directeur de la rédaction. Dans les autres journaux, des confrères et des consœurs, passés les premiers moments d’émotion, voire de colère, sont retournés vaquer à leurs affaires. Comme si le combat des JDD, dimanche après dimanche, n’était plus que le énième épisode d’un feuilleton sans rebondissement. Pas de manifs enflammées en effet, pas de supermarchés dévalisés, de bibliothèque brûlées, en quelque sorte la banalité d’un conflit social dont les plus avisés ou les plus anciens du monde de la presse prévoyaient l’issue : la victoire de Bolloré, l’africain de Bretagne, profitant à plein de la pusillanimité du rejeton Lagardère, héritier sans talent de l’empire de papa.

 Hersant le « papivore »

L’histoire bégaie parfois. Dans les années 80, les syndicats, les professionnels de la presse affrontaient à armes inégales, « le papivore » Robert Hersant, véritable caméléon politique. Militant socialiste entre les deux guerres, il avait fondé en 1940 « Jeune front » un groupuscule pro-Pétain, véritable officine « national-socialiste ». Frappé d’indignité nationale à la Libération, il avait bénéficié d’une amnistie générale en 1952. L’homme confondait volontiers les affaires et la politique, frayant -retour à ses premières amours- avec F. Mitterrand, soutenant Valéry Giscard d’Estaing, pour finir ami de Jacques Chirac et 6 fois député de l’Oise. En 1950, il fondait la Socpresse dont le principal fleuron devint le Figaro et le Figaro Magazine. En 1984, il prit le contrôle de France Soir, malgré l’opposition farouche des salariés et du Syndicat des journalistes CFDT. Il parvint ainsi à contrôler 30% de la diffusion des quotidiens français. Mais l’entreprise familiale, dans laquelle il avait installé ses deux fils, battit bientôt de l’aile et fut sauvée in extremis par… Jean Luc Lagardère, l’homme de Matra, le père d’Arnaud. Après le décès de RH en 1996, le groupe, alors propriétaire en Occitanie de Centre Presse et Midi Libre, tombait dans l’escarcelle de Serge Dassault en 2004, qui le démantèla consciencieusement.

Bolloré, l’ogre tradi

Vincent Bolloré est un fervent catholique traditionaliste, connu pour ses activités africaines, l’achat entre autres de 42 ports et de participations dans 17 concessions et terminaux. Il a hérité et développé tous azimuts l’entreprise familiale, vieille de 200 ans, spécialisée à l’origine dans la production de papier, puis de films plastiques. Il a quelques points communs avec R. Hersant, mais l’ogre breton est d’une toute autre stature. Sa puissance économique en fait un redoutable prédateur. A la tête d’un groupe international, il s’est assez vite intéressé à l’édition (Prisma, Hachette) au cinéma, et à la communication, rachetant en 2018 Vivendi, et du même coup Canal plus et Europe 1(*). Son empire médiatique est si riche et si varié qu’il a fallu, six bonnes minutes au Sénateur PS David Assouline pour établir devant ses collègues la liste de ses trophées. « Notre stratégie est seulement économique » s’est défendu le faux retraité (1). Qui croit-il convaincre ? Nombres de titres de presse, y compris le JDD, ne sont pas rentables. Leur acquisition participe en fait d’une stratégie d’influence revendiquée en d’autres lieux par le magnat. Il y a quelque chose du militant chez ce milliardaire, soucieux si l’on en croit son ami Eric Zemmour, de défendre les valeurs traditionnelles et une certaine idée de la politique, dont pour l’instant, contrairement à son collègue italien Berlusconi, il reste personnellement à l’écart. Sa stratégie est bien établie. Après une entrée discrète au capital des titres, il en rachète progressivement la majorité, pour installer aussitôt ses hommes et en changer la ligne éditoriale. La politique du loup dans la bergerie ! L’hebdomadaire d’extrême droite « Valeurs actuelles » constitue pour lui un vivier de choix où il trouve les hommes dévoués à sa cause. Brutal, il ne craint pas le conflit dont jusqu’à présent il est toujours sorti vainqueur. Les récalcitrants n’ont dès lors pas d’autre choix que de partir.

Crise du secteur

C’est hélas ce qui va se passer au JDD après les épisodes I Télé et Europe 1. Et voilà ce qui pose problème à notre démocratie. Comment admettre que des journalistes, des salariés qui sont l’âme de l’entreprise, se voient contraints à ce choix cornélien : se plier ou se casser ? Comment accepter que la presse qui est fortement soutenue par l’Etat, plus de 367 millions d’euros d’aides directes et indirectes en 2021, 1,9 million pour le seul JDD, dépende du bon vouloir de l’actionnaire principal ? Comment comprendre que les groupes appartenant à des milliardaires (Bernard Arnault le mieux servi) sont les principaux bénéficiaires de la manne publique ? A cet égard, la France est en Europe détentrice d’un double record : le montant des aides publiques et les prix de vente au numéro les plus élevés. Et pourtant la presse écrite est en crise. Faute de lecteurs d’abord ! Finis les temps heureux où au XIX siècle, mais aussi à la Libération, les titres fleurissaient pour le plus grand bonheur d’un lectorat de plus en plus large. Aujourd’hui, la part du gâteau rétrécit à mesure que se développe le numérique avec les réseaux sociaux et qu’augmentent les coûts de production.

Pour l’indépendance des rédactions

Cette équation économique accroit la vulnérabilité des titres aux prédateurs. Le groupe « Le Monde » lui-même a dû accepter l’arrivée des banquiers Xavier Niel, Mathieu Pigasse et Daniel Kretinsky pour relancer la machine. Sauf que, dans la négociation les journalistes ont su préserver leur indépendance éditoriale, par une entrée à hauteur de 25% au capital du groupe et par la mise en place d’une charte qui les protège de toute ingérence des propriétaires dans le contenu du titre. Les Echos ont installé un dispositif similaire. Dès lors, ne faudrait-il pas imposer par la loi les mêmes règles à tous les titres qui concourent à l’information des citoyens ?

La France, maintenant l’Europe cherchent à lutter contre ces phénomènes de concentration. L’ouverture des Etats généraux de l’information, à l’initiative d’E Macron, devraient en septembre prochain permettre de balayer toutes les grandes questions qui se posent, dans un régime démocratique, à une presse qui veut rester libre et continuer à jouer pleinement son rôle auprès des opinions. Il s’agit de trouver dans un monde en pleine mutation, de nouveaux équilibres, notamment face aux évolutions des pratiques de consommation et à l’appétit grandissant de quelques milliardaires plus ou moins bien intentionnés, pour garantir une information libre, pluraliste et fiable.

(*) la liste est bien entendu incomplète

(1) A 71 ans, sensé avoir fait valoir ses droits à la retraite, Vincent Bolloré reste à la manoeuvre.

(*) la liste est loin d’être exhaustive

14 juillet 2023

Nous étions quelques-unes et quelques-uns, républicains de toutes obédiences, à nous retrouver ce 14 Juillet 2023 devant le monument aux morts de Moissac pour célébrer dignement et dans la bonne humeur la Fête Nationale, notre Fête nationale. Il y avait là des élues, des responsables d’organisations, de simples citoyens aussi, bien seuls cependant dans cette ville dont le maire RN, ami d’E Zemmour s’est une fois de plus dispensé de cérémonie. A Moissac, depuis 2020, ce maire qui s’est bricolé sa vision de la République, ne veut pas entendre parler du 14 juillet 1789, de la chute de la Bastille et du symbole que cela représente dans le cœur de tous les républicains sincères. Donc à Moissac, rien ! Jour tranquille, jour ordinaire !

Il faut oser le faire. Ce maire qui ne se prive pas d’afficher, y compris au cours de cérémonies officielles, ses convictions frontistes, va toujours un peu plus loin : il adresse ainsi un véritable bras d’honneur à la République, dont pourtant il est, volens nolens, un des représentants, tenu à ce titre de respecter les rendez-vous du calendrier républicain, et quelques obligations protocolaires.

photos : C. Laguille

La boussole s’affole

Un gamin a été tué par un policier. C’est terrible ! C’est inacceptable ! C’est bien pourquoi la justice s’est immédiatement saisie de l’affaire et a pris, conformément au droit français, qui s’applique à tout le monde, les premières mesures pour mener à bien son enquête.

Une balle a fauché la vie d’un gamin. Et a fait naître dans une partie de la population, singulièrement chez les jeunes des périphéries (les banlieues comme on a coutume de dire) une colère compréhensible. Faut-il pour autant enflammer les nuits de ce pays, détruire les écoles, les mairies, les bibliothèques, les centres sociaux, les bus, voire la voiture du voisin de galère ?

Bien évidemment non ! Détruire les lieux de savoir, les espaces où la République offre solidarité et promesses de jours meilleurs, relève pour ne pas dire plus, d’une forme d’imbécillité, condamnant des quartiers entiers à une relégation toujours plus pesante. Fermer des territoires entiers, y interdire physiquement et symboliquement la présence de l’Etat ; construire sur les difficultés sociales de ces quartiers un apartheid à rebours : est-ce là l’objectif de ces jeunes ?

On peut se le demander, même si l’extrême jeunesse des émeutiers, laisse penser que cette rage, cette jubilation constatée sur le terrain, trouvent d’abord modèles et encouragements sur les réseaux sociaux. Au point que les bandes sortent maintenant de leurs territoires, pour attaquer même en plein jour les cœurs de ville, et leurs faits d’armes accomplis, relayés en direct sur Tic-toc ou Instagram, se dispersent comme volées de moineaux à la barbe des forces de l’ordre.

A l’évidence, le gendarme ne fait plus peur à cette partie de la jeunesse, qui mesure, soir après soir, son pouvoir de nuisance, et l’impuissance des forces de l’ordre rappelées à un devoir d’extrême retenue. Que dirait en effet l’opinion si un gamin de douze ans était blessé, ne serait ce que malmené par des policiers à bout de nerf ? Mais que devrait-on dire de ces parents, consentants ou démissionnaires, incapables de faire entendre raison à leur progéniture ? Les maires et le gouvernement sont dans leur rôle quand ils rappellent aux adultes qu’ils sont civilement responsables de leurs enfants mineurs.

Il y a quelque chose de gravement perturbé et perturbant dans la société française. Comme une sorte de dérèglement, de folie collective qui surgissent périodiquement dans telle ou telle partie de la population. Les premières garde-à-vue témoignent à rebours des analyses sociologiques,  d’un phénomène nouveau, qui racontent des émeutiers de hasard, par distraction, voire par jeu. Le mécontentement, mais aussi l’envie d’en découdre, juste pour voir, pour se faire peur s’expriment sous notre beau ciel de France par la casse systématique et le pillage opportuniste, sous le regard plus ou moins complaisant de media fascinés et d’une certaine classe politique qui a depuis longtemps jeté la raison critique par-dessus bord, faisant du voyou une figure du révolutionnaire et de la police le bras armé d’une dictature néo-libérale.

Bien entendu, il ne faut pas sombrer dans la caricature. Et derrière ces flambées de violence, il y a de graves et profondes fractures en œuvre dans notre société. Fractures sociales bien sûr qui, malgré les sommes investies au titre de la politique de la ville et singulièrement des quartiers difficiles, se résorbent mal et trop lentement. Il est d’ailleurs singulier qu’au moment où Marseille voit l’Etat se pencher à son chevet, les quartiers taraudés par les trafics en tout genre et les exécutions sommaires qui n’émeuvent pas grand monde, se croient obligés de tout casser. Mais il y a aussi de réelles fractures culturelles qui se manifestent dans cette hargne à détruire les écoles, les bibliothèques, les centres de loisirs, tous ces lieux qui construisent le vivre ensemble, qui nous aident à faire société. Dans notre République laïque qui s’efforce de faire du savoir et de la culture un vecteur d’émancipation, le signal est inquiétant.

Les milliards d’Euros distribués par l’Etat, le « quoi qu’il en coûte » l’a montré, ne suffisent pas à colmater toutes les brèches de notre société. D’autres apparaissent et ont tendance à s’élargir qui concernent notre manière de vivre la citoyenneté, notre consentement de plus en plus patent à toutes les violences.  Et dans le même temps, pointe une attente, un appel à l’ordre, presque une envie de pouvoir fort qui pour le coup deviennent politiquement problématiques. Les sondages alertent et on le constate déjà un peu partout en Europe, scrutins après scrutins, l’extrême droite, en embuscade, profite à plein de la situation. Ce n’est pas le moindre paradoxe de l’époque.

Missak Manouchian

Bientôt au Panthéon !

Cet Arménien, ce communiste, cet internationaliste, ce combattant, plus Français que bien des Français de l’époque. Mort pour la France ! Comme des centaines d’autres, Espagnols, Polonais, juifs qualifiés alors d’apatrides et qui par cette reconnaissance tellement attendue et tellement bienvenue, entrent, tous ensemble comme dirait Malraux, et de plein pied et à jamais pour l’histoire, dans la communauté nationale.

A cet égard, le cérémonial de ce 18 juin, ce long recueillement du Président de la République dans la clairière des fusillés, constituent un puissant hommage aux hommes et aux femmes tués, par les nazis et les collabos, tous morts pour une idée plus grande qu’eux, plus grande que nous tous, jeunes et vieux : la République et ses valeurs cardinales « Liberté, Egalité, Fraternité ».

Louis Aragon et Léo Ferré, le communiste et l’anarchiste, leur ont consacré une sorte de cantique laïque (cliquez sur le lien ci-après)

https://youtu.be/6HLB_EVtJK4

Un maire aux abois

Il en va avec le maire de Moissac comme des trains : l’un peut en cacher un autre. Ses élucubrations réactionnaires devant le monument aux morts ont en effet occulté sa prose matinale sur les réseaux sociaux dans laquelle il exprime d’habitude la quintessence de sa pensée. Parfois c’est l’actualité locale qui l’oblige à réagir, quand il est mis en cause. C’était le cas au début du mois quand la Dépêche a fait état d’un courrier du Président du Conseil départemental lui demandant de s’expliquer sur sa politique à l’égard des populations immigrées et fragiles. Moissac connaît en effet de sérieuses difficultés devant l’afflux de personnes souvent en déshérence et qui ont toutes les peines du monde, soit parce que les procédures administratives leur sont obscures, soit parce qu’elles ne parlent pas le français, à trouver une aide auprès des pouvoirs publics.

la situation empire

Contrairement aux promesses électorales irresponsables du maire de Moissac, la situation empire de jour en jour, et pose de sérieux problèmes aux nouveaux arrivants bien sûr, aux personnels censés gérer les cas particuliers et au final à l’ensemble de la population locale. La tension monte, l’agressivité de certains fait peur aux salariés qui ne savent plus quelle réponse fournir. Ces tensions s’inscrivent dans un double processus. D’abord, une détérioration profonde et générale de la relation des diverses populations aux lieux de pouvoir et qui affecte jusqu’aux relations interpersonnelles. L’actualité en tient la triste chronique !  Et puis, circonstance aggravante, déterminante même, l’absence, que dis-je, le vide sidéral, précisément à Moissac, d’une politique d’accueil et de gestion des migrants. Livrés à eux-mêmes ou à de petites mafias ! Comme si la question ne se posait pas, comme si le militant qui nous tient lieu de maire, avait fait sienne la vieille maxime radicale : « il n’est pas de problème qu’une absence de solution ne finisse par résoudre » (*)

Car il est dos au mur le maire de Moissac. Dans la nasse ! Rappelons-nous cette tonitruante entrée en campagne qui promettait la mise au pas de l’immigration ; la ville, pour paraphraser son discours, « enfin rendue aux Moissagais ». Trois ans après, le bilan est vite fait : plus de 3000 résidents étrangers, temporaires ou permanents qui s’installent dans le centre-bourg, investissent pour certains dans l’immobilier locatif et multiplient les commerces destinés à leur communauté. Cocasse non pour un ami d’E. Zemmour !

Dans la nasse

En fait, il est pris au collet le maire de Moissac. Comment en effet tenir ses promesses d’un retour à l’ordre ancien quand l’agriculture locale, l’arboriculture cherche désespérément main d’œuvre disponible ? Et se voit contrainte, faute de bras, d’aller la chercher en pays Rom.  Tenter de contrôler ces flux migratoires, le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas au regard des traités européens, reviendrait à se tirer une balle dans le pied : mettre à bas l’économie locale et durablement fâcher une partie de sa clientèle électorale.

Alors, pour faire encore bonne figure, ne pas trahir totalement ses engagements, il agite le grelot sécuritaire, met du bleu dans les rues, fait des pages entières dans la feuille de chou municipale sur sa conception de l’ordre. Bref l’homme se place sur le seul terrain où il se sent à peu près à l’aise : les mots ! Et pour faire bonne mesure, il attaque, dénonce ses voisins de Valence d’Agen ou de Lafrançaise, accusés de se débarrasser de leurs saisonniers. « Je refuse de dépenser les impôts des Moissagais pour embaucher des médiateurs de rue pour expliquer « aux saisonniers » d’Europe de l’Est comment faire leurs démarches sociales et leur expliquer qu’il ne faut pas jeter les poubelles n’importe où… Les Moissagais ne m’ont pas élu pour mener une politique laxiste… » ose dans une dernière bravade le chantre local du parti « Reconquête ».

Question politique

Mais dénoncer le cynisme du maire de Moissac, n’interdit pas, oblige tout au contraire, à se pencher sur la situation économique et sociale du territoire. Les lois du marché ne sauraient être les seuls outils de régulation des flux migratoires. La puissance publique doit y prendre toute sa part pour évaluer les besoins, assurer l’accueil des migrants, mettre en place des dispositifs permettant une cohabitation bien répartie et apaisée avec les nationaux, veiller aussi au respect des droits et devoirs de chacun… Cela s’appelle une politique, un projet de société ! Et c’est curieusement d’actualité !

(*) Henri Queuille 1884-1970.Membre du Parti radical socialiste. Plusieurs fois ministre sous la 3° République, notamment à l’agriculture.