Alors que le conclave consacré aux retraites des Français est sur le point de s’achever dans l’indifférence générale et en l’absence de la CGT qui boude depuis les premiers jours, le dernier rapport du COR, le Conseil d’orientation des retraites qui en la matière se veut l’arbitre des élégances, vient de doucher les espoirs de ceux qui croyaient possible de rétablir l’âge de départ à 62 ans, voire à 60 ans. Mais soyons honnêtes un instant, n’était-ce pas incongru, pathétique même de voir la France tenter ce cavalier seul quand la plupart des pays d’Europe prennent la direction contraire, poussant le curseur jusqu’à 70 ans pour certains ?
Il est vrai que tous les pays de l’UE sont plus ou moins confrontés à la question du financement des régimes par répartition, le modèle social par excellence que nous a légué le Conseil national de la Résistance, après la deuxième guerre mondiale. Depuis, la question démographique a rebattu les cartes, et sous les coups de butoir des crises à répétition, des déficits abyssaux enregistrés par les comptes publics, le modèle a fini par se fissurer. Depuis des années, pour le sauver du naufrage, les réformes se succèdent et montrent aussitôt leurs limites. Et pour cause ! A force de ne vouloir fâcher personne, on aboutit à la décision molle, presque aussi efficace qu’un emplâtre sur une jambe de bois et dont le seul mérite à chaque fois est de hérisser le poil de l’opinion, persuadée que les mauvais génies de l’état, du libéralisme dominant, des forces anti-sociales réunies se sont ligués pour le plus grand malheur de travailleurs.
Rien ne fait consensus dans ce pays qui aime jusqu’à l’ivresse à se vautrer dans la chicane. Personne n’est d’accord sur rien. Pas même sur les bilans ! Sur le sujet des retraites, économistes, syndicalistes, politiques ont poussé l’exercice jusqu’à l’absurde, chauffant à blanc une opinion qui préfèrera toujours les contes aux comptes ! Que de temps perdu, d’énergie gaspillée, de colères mortifères ! Tout ça pour en arriver à cette vérité : tout retour en arrière sur l’âge de départ est impossible, suicidaire pour le régime par répartition. On conviendra cependant que si désormais l’évidence se fait jour, elle le fait à bas bruit, loin des vociférations, du tohu-bohu, de la mobilisation médiatique qui prévalaient lors des grandes mobilisations populaires. Aurions-nous la vérité honteuse ?
Il paraît que certains pays ont mis plus de dix ans pour réformer leur système. Espérons que nous ne mettrons pas dix ans de plus pour améliorer le nôtre. Les carrières et la retraite des femmes sont à elles seules un vrai et gros sujet de négociation entre les partenaires sociaux. La prise en compte des emplois pénibles, des carrières longues pour ceux qui n’ont pas fait de longues études en est un autre. Mais aurons-nous la sagesse enfin de ne pas chercher sur ce terrain une victoire qui s’est dérobée sur l’âge, de ne pas considérer que tout emploi, tout travail est en soi pénible, qu’il faut dans ce domaine comme dans les autres du discernement responsable. Qu’il faut au pays de Descartes savoir raison garder ! Succomber à la tentation pourrait avoir une double conséquence : mettre en panne pour un temps incertain la réforme du système et brouiller un peu plus, pour autant que cela soit possible, l’image que les générations nouvelles se font du travail.
Je doute que le conclave de Paris se termine, comme il est de coutume à Rome par une fumée blanche. Il y a gros à parier qu’il faudra encore pas mal de temps pour ramener tout le monde, tout le monde qui compte, y compris la CGT et ceux qui lui emboîtent le pas, à sortir de leurs postures, à rebâtir l’édifice quand déjà certains beaux esprits proposent d’en revoir jusqu’aux fondations, avec l’introduction, disent-ils, « d’une dose de capitalisation ». Le diable est dans les détails et avant de monter une nouvelle fois au créneau, il faudra en comprendre le concept, en mesurer autant que possible les effets. Et notamment les conséquences sur le pacte de solidarité que les générations ont passé entre elles avec notre système par répartition. Un problème comme réponse à un problème n’a jamais constitué une solution. C’est tout au plus une fuite en avant !