Incrédule, estomaqué, déboussolé. La dissolution de l’Assemblée nationale en a laissé plus d’un, et plus d’une, sans voix. Surtout celles et ceux qui avaient donné la leur à Valérie Hayer, la candidate macroniste. Bien peu de commentateurs professionnels, de responsables politiques avaient vu venir le coup, même si les plus introduits dans les arcanes du pouvoir savaient, le journal Le Monde le raconte, que ça phosphorait sur ce thème depuis déjà longtemps dans les cabinets discrets de l’Elysée.
Comme à son habitude, Macron décide, seul ou presque, ce qui en soit appartient à la fonction présidentielle et n’apparaît donc pas au prime abord, comme une usurpation de pouvoir. Mais à y regarder d’un plus près, on peut s’interroger, sur le tempo et sur les conséquences de cette décision. Alors que son parti et ses alliés venaient de subir une très lourde et cuisante défaite, il n’a fallu que 20 minutes au Président pour se précipiter dans les télévisions et annoncer, le masque grave et la voix martiale, qu’il dissolvait. N’a-t-il pas confondu une nouvelle fois vitesse et précipitation ? A quel impératif répondait une telle célérité ? Au risque de passer pour un psychologue de bazar, on ne peut s’empêcher de penser que le Président n’a pas digéré le résultat de l’élection, au point de se laisser emporter par le dépit, la colère, voire la rancœur. Ne pouvait-il pas attendre quelques heures, voire quelques jours pour informer son gouvernement, son parti, ses soutiens de ses intentions. En peser collectivement les risques et les avantages. Après tout, celles et ceux qui à différents endroits, des mois durant, ont mouillé le maillot, suivi ses consignes sans barguiner, pris ses déclarations comme parole d’Évangile, avaient peut-être droit à un peu de considération, un minimum d’attention, j’ose dire de respect !
La décision en eut-elle été modifiée ? Probablement pas sur le fond. On y reviendra. Mais sur le choix du moment, oui ! Ne pouvait-on pas attendre la rentrée de septembre pour remettre les pendules à l’heure, les Jeux Olympiques terminés, et le pays rendu à ses routines saisonnières ? On peut entendre l’argument de Macron qui, considérant l’échéance inéluctable, a voulu garder la main. On sait tous en effet que les différentes oppositions parlementaires, en dépit de leurs profonds antagonismes, rêvaient d’une motion de censure victorieuse pour faire tomber à l’automne le gouvernement. S’inspirant de Jean Cocteau « puisque ces évènements nous dépassent feignons d’en être les organisateurs », le Président a voulu reprendre la main, demander aux Français d’arbitrer, démocratiquement, le malentendu politique qui mine la macronie, de tirer les conséquences du rejet par une bonne partie de la population de sa gouvernance. En clair, il a voulu demander aux électeurs de dire ce qu’ils veulent et surtout qui ils veulent.
Reconnaissons-le, il fallait oser, beaucoup de cran, qui n’est pas la moindre des qualités de Macron et croire au miracle. Car tout cela repose semble-t-il sur un pari : les Français, au dernier moment, c’est à dire dans trois semaines, ne donneront pas les rênes au RN. Les abstentionnistes se réveilleront, les sceptiques mettront leurs mouchoirs sur leurs préventions et les oppositions de gauche comme de droite se crêperont une fois de plus le chignon, ce qui conduira l’électeur responsable à refuser l’aventure. Bref, tout ira mieux dans le moins mauvais des mondes. La macronie, en partie relégitimée retrouvera un semblant de prestance. Nous voilà dans Borgen ou dans le Baron noir ! Mais de la fiction à la réalité, il y a le désir de revanche des acteurs politiques et la rage des citoyens. Autant dire un mur infranchissable !
La situation est d’autant plus enkystée que le Président, comme son parti, ne veulent pas entendre parler d’une quelconque remise en cause des dogmes libéraux sur lesquels ils ont construit leurs trompeuses certitudes. Donc pas de coalition gouvernementale possible comme le demande pourtant Yaëlle Braun Pivet, Présidente de la défunte Assemblée nationale. ¢a tombe bien, à droite, LR veut achever le grand corps malade et refuse d’emblée les avances que pourrait lui faire le clan présidentiel. A gauche, c’est pareil ! De LFI au PS, on rêve l’avenir dans un rétroviseur. Union des gauches, Front populaire, les intellectuels fatigués se dopent au viagra mémoriel… D’ici la fin de la semaine, les couleurs du paysage seront fixées. Alors le RN saura qui est susceptible d’entraver sa marche triomphale.
Mais faisons le pari, encore un, les temps sont fous, que le 7 juillet prochain de marche triomphale il n’y aura pas ! Avec le talent que l’on connaît aux Français pour rendre les choses impossibles, ils sont bien capables de choisir de ne pas choisir, d’envoyer à l’AN un RN sans majorité absolue, une gauche unie ou pas, forte d’une minorité voyante et bruyante et un groupe Renaissance amaigri, réduit à l’impuissance. Du coup, l’extrême droite se contentera de gérer les affaires courantes, empêchée dira-t-elle de légiférer à sa guise. La France en panne ! La France ratatinée. La France à la godille. Tout ce que craignait le Président et qu’il a d’une certaine manière précipité. Faut-il lui en vouloir ? Au train où allaient les choses, diront les résignés, c’était fatal.
Certains prédisaient la fin de l’Europe, la submersion brune sur notre vieux continent. Finalement c’est en France que se situe l’épicentre du séisme.