Le caillou calédonien


Décidément, le deuxième quinquennat d’E Macron, n’est pas un long fleuve tranquille. Après la jacquerie du monde paysan qui a mis en émoi la France entière et a obligé le gouvernement à revoir sa politique environnementale, voilà que la Nouvelle Calédonie prend feu. On croyait que le processus mis en route en 1988 par M Rocard avait définitivement apaisé ce bout de France en plein océan pacifique. Pure illusion ! Les deux parties, loyalistes et indépendantistes campaient sur leurs positions, incapables de se parler vraiment et de faire société, faute de leaders aussi charismatiques que le furent J.M. Djibaou et J. Lafleur. Conséquence aussi d’un renouvellement de génération qui a conduit, en particulier chez les Kanaks à un repli communautaire délétère.

Les premiers signaux forts de cet affrontement entre deux visions de l’avenir de l’île se manifestèrent en 2021 quand les indépendantistes les plus durs appelèrent au boycott du troisième référendum, prévu par les accords de Matignon, qui au terme de plus de 30 ans de travail institutionnel devait, tout au moins dans l’esprit du premier ministre Rocard, régler définitivement la question calédonienne. Le prétexte revendiqué était cette année-là, l’épidémie de Covid. Pure défausse qui cachait très mal la volonté de certains néocalédoniens de faire capoter in fine le processus. Pourtant, 95% des votants disaient une nouvelle fois non à l’indépendance. Un vote essentiellement blanc, seuls 44% des électeurs s’était déplacés !

Aujourd’hui, c’est le projet de recomposition du corps électoral qui a mis le feu aux poudres. Une question récurrente sur le caillou mais qui à la veille des élections territoriales a pris une acuité particulière. 20% des électeurs néocalédoniens sont en effet interdits de vote aux élections locales. Une situation contraire aux lois de la République que le gouvernement comptait régler par le biais d’une réforme constitutionnelle, prévoyant que tous les natifs, blancs ou pas, demeurant depuis dix ans au moins sur l’île, pourraient voter. Soit 25000 personnes environ. C’était trop pour la CCAT apparue en 2023, Cellule de coordination des actions de terrain, créature de l’Union calédonienne, l’aile radicale du FLNKS que dirigeait J.M Djibaou.

La CCAT revendique l’indépendance de la Kanaky et dénonce la situation coloniale du territoire, à l’unisson avec une bonne partie de la gauche métropolitaine, y compris au sein du PS. Les Kanaks, venus il y a deux ou trois millénaires d’un peu tous les coins du Pacifique peupler cette île n’étaient guère plus de 50000 au XIX° siècle, époque au cours de laquelle l’Angleterre et la France rivalisaient pour étendre leur empire colonial. C’est Louis Philippe puis Napoléon III qui mirent la main sur le caillou, avec pour objectif d’y installer un bagne. En 1853, la Nouvelle Calédonie devenait officiellement colonie française. Les Communards vaincus, dont Louise Michel et Henri Rochefort, y furent bientôt déportés. Arriveront ensuite tous les réprouvés, tous les malades mentaux dont la France voulait se débarrasser. En 1895 prenait officiellement fin la colonisation pénale, suivie très vite par une colonisation européenne libre. Ces Caldoches, bientôt aussi nombreux que les autochtones accaparent les terres, bousculent la coutume et enferment les indigènes dans des réserves.

Après des révoltes plus ou moins sanglantes, les Kanaks deviennent citoyens à part entière en 1957, les lois cadres de G. Defferre visant à donner au territoire une certaine autonomie. Mais les gaullistes, dans les années soixante ruinent d’un trait de plume le fragile édifice institutionnel. Ils envisageant d’installer sur ces terres un centre d’essais nucléaires, et aident leurs amis à mettre la main sur la nouvelle richesse : le nickel. Le développement économique tangible de l’île se fait aux dépends des Kanaks, socialement relégués et politiquement déconsidérés, jusqu’aux affrontements d’Ouvéa qui vont conduire aux accords Rocard, dits de Matignon, suivis en 1998 des accords de Nouméa, qui reconnaissent le fait kanak à travers les institutions et les symboles d’une identité propre.

Aujourd’hui l’histoire semble à nouveau bégayer. Fallait-il aux forceps, fussent-ils parlementaires, opérer cette révision, revoir le corps électoral du caillou sans avoir la certitude que la société néocalédonienne dans son ensemble y était prête ? Le gouvernement, le Président en tête, ont-t-ils pêché par naïveté, amateurisme ou outrecuidance ? Les braises de l’histoire ne sont pas éteintes, n’en déplaise à G Darmanin, et souffler dessus, même involontairement, ne pouvait que conduire à l’incendie. D’autant que certains sont à la manœuvre. La Russie que quelques Kanaks appellent à l’aide, l’Azerbaïdjan qui depuis l’affaire de l’Arménie, veut régler ses comptes avec la France. D’autres peut-être qui seraient ravis de voir la nation rétrécir à sa dimension hexagonale. La partie s’annonce serrée et G Attal a été bien inspiré de reprendre en main le dossier calédonien. La décolonisation, puisque décidément c’est le mot qui fait florès, n’est pas qu’un processus économique, pas beaucoup plus institutionnel. C’est probablement une ascèse culturelle qui pour aboutir oblige toutes les parties en présence à travailler sur elle-même pour un temps long. Il faut en effet beaucoup de résilience pour porter sans aigreur le poids de l’histoire. Et ouvrir la voie à un avenir partagé. Kanaks, Caldoches et les autres communautés du caillou le veulent-ils ? Le peuvent-ils déjà ?

A Mayotte la France a décidé de donner un coup de canif au droit du sol, pour tenter de sauver ce territoire. En Nouvelle Calédonie, mais aussi en Guyane, il faudra peut-être accepter de toucher au dogme de l’unité de notre République, pour qu’elle demeure désirable dans le cœur des peuples premiers et juste et conséquente avec tous ceux qu’elle a embarqué dans cette histoire. Le corps électoral peut attendre si cela permet à tous de participer au développement économique de l’île, protégée par un état bienveillant qui a plus que jamais besoin, pour des raisons géostratégiques, de ce coin de pacifique. 

Voilà qui nous transporte loin, très loin, à 16000 kms, des élections européennes. Mais les différents partis hexagonaux seraient bien coupables de rêver ce caillou dans la chaussure du seul Macron. Il rend boiteuse toute la classe politique française qui devrait, si elle a encore le sens de l’intérêt général, s’atteler à trouver les voies et les moyens de faire nation avec les confettis de notre empire défunt. La Nouvelle Calédonie y compris!

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