Insolente jeunesse disait le poète, celle de Gabriel Attal saute aux yeux. Mine de rien, il s’était d’entrée de jeu imposé comme un expert en communication politique. Le voilà déjà adoubé chef de la majorité macroniste qui se cherchait une incarnation. Les derniers tracteurs ont regagné le bercail, la colère agricole qui pendant quinze jours a mis la France en transe, a enfin réintégré ses pénates. Paris a échappé au siège, tandis que les paysans pèsent les promesses d’Etat comme autant de récoltes. Voilà donc le beau Gabriel auréolé de son premier succès. Mais à quel prix ?
Dans ce conflit, l’échec était interdit alors que le monde agricole a bénéficié tout du long d’un soutien massif et sans faille de la population. Il fallait donc lâcher du lest, donner du grain à moudre, du sonnant et du trébuchant pour améliorer le revenu, donner de l’air à une profession qui se dit asphyxiée par les règlementations et les normes européennes. Le Président, dans une répartition bien venue des rôles entre lui et son premier ministre, s’est occupé de Bruxelles, contrainte il est vrai à faire le gros dos devant, de Berlin à Varsovie, de Stockholm à Madrid, le soulèvement européen du monde de la terre.
N’en déplaise aux apparences, ce mouvement sans précédent n’était pas le fruit d’une quelconque internationale qui aurait planifié, coordonné modes d’action et revendications. Son ampleur raconte en fait la profondeur du malaise, le désarroi d’une profession qui depuis des années ronge son frein et a probablement sauté sur la perspective des élections européennes pour sortir du bois. L’inflation et ses conséquences sur les coûts, les marges et le comportement des consommateurs, la fin de la parenthèse Covid et des chimères qu’elle a suscitées, la guerre en Ukraine qui, solidarité oblige, inonde l’Europe de céréales et poulets bon marchés, ont très certainement été les déclencheurs de cette colère, d’autant plus redoutable, qu’en France tout du moins, elle avait échappé à ces débuts, aux principales organisations agricoles, notamment à la FNSEA. Elle était en effet un peu gênée aux entournures, car elle avait donné son aval à la loi de programmation agricole, reportée dare-dare à des jours meilleurs. La remise en selle de la Fédération ne fut possible qu’au prix du reniement de sa signature, sur laquelle G. Attal n’a pipé mot afin de pouvoir disposer à nouveau d’un interlocuteur. Pour autant, l’affaire n’était pas gagnée, les organisations agricoles sont en effet très divisées, et se tirent la bourre sans ménagement. On peut en citer deux : la Confédération paysanne plutôt à gauche et la Coordination rurale, dominante en Lot et Garonne, et très à droite.
Cette division recouvre d’abord des situations et des intérêts totalement divergents. La FNSEA dont le patron est un très gros céréalier, prône une agriculture capitalistique, productiviste et exportatrice, tandis la Confédération paysanne, à l’instar du Modef, qu’on a peu vu pendant la crise, défend les exploitations familiales, les marchés courts et une agriculture sans chimie. Dès lors, comme dit le proverbe, difficile de contenter Dieu et ses Saints. Et c’était bien toute la difficulté pour G. Attal qui a dû s’y prendre à plusieurs reprises pour composer son panier de mesures.
Fallait-il pour complaire à la FNSEA et accessoirement à la Coordination rurale jeter par-dessus bord la politique environnementale et en particulier le plan de réduction des pesticides, dit éco-phyto ? Fallait-il faire aussi promptement volte-face sur cette question alors que la Loi Climat et résilience adoptée en aout 2021 annonçait fièrement : « D’ici 2025, nous aurons réduit de moitié l’usage de produits phytosanitaires dans nos cultures, dans un souci de préservation de nos sols et de notre biodiversité, et de protection de notre santé. » ?
La réponse est non ! Le signal envoyé est particulièrement désastreux et vient conforter les populistes, les climatosceptiques, les lobbys de tout acabit qui n’ont de cesse de dénoncer une écologie punitive voire totalitaire, même si le ministre de l’Environnement, C. Béchu annonce ce matin qu’on a mal compris, que la loi est juste mise en pause… jusqu’au Salon de l’agriculture ! Vraie ou fausse information, la ficelle est de toute façon un peu grosse! Force est de constater que G. Attal, l’homme de gauche, le responsable de la planification écologique, vient de battre en retraite. Outre la question des pesticides et autres intrants, il y a dans son panier agriculture la révision des règles concernant les jachères, les zones humides, les haies, les prairies… la liste n’est pas limitative. Ce n’est pas anecdotique! En fait ce sont des marqueurs forts de la protection de l’environnement et de la biodiversité qui sont promis à la révision ! Et que dit ce recul, cette défaite en rase campagne ? Que l’agro-business, cette agriculture si magnifiquement incarnée par le patron de la FNSEA fait toujours la loi, au mépris souvent des petits exploitants et des éleveurs de montagne pour qui haies et tourbières ne sont pas un problème, mais une chance. Que le changement de modèle agricole, la réconciliation de l’agriculture et du vivant n’est pas pour aujourd’hui, peut-être pas même pour demain. Le réveil en sera d’autant plus douloureux, pour tout le monde !