Triste semaine qui commence sous les averses que les sols ne parviennent plus à avaler. C’est le jour qu’ont choisi les agriculteurs de la FNSEA pour manifester une fois de plus et sans crier gare leur colère. Dès huit heures du matin on pouvait voir sur les routes qui conduisent à Moissac des monstres de métal tirant d’énormes attelages remplis à ras la gueule d’immondices et d’un invraisemblable bric-à-brac de déchets qui d’ordinaire, et pour le plus grand malheur des yeux et de la terre, constellent les terrains autour de certaines fermes. Combien étaient-ils ? Je ne les ai pas comptés, tout heureux de doubler cette caravane dont on pouvait imaginer la destination et dont quelques semaines plus tôt j’avais fait les frais, interdit de prendre l’autoroute conduisant à Toulouse par une barricade de merde érigée devant le péage. Mais, chanceux lundi matin, malheureux lundi soir. Sorties d’autoroute fermées à Castelsarrasin et Valence d’Agen ! De quoi piquer une vaine colère, alors que Vinci le gestionnaire du réseau n’a même pas pris la peine de prévenir les pauvres automobilistes que nous sommes aussi. « Vache à lait » n’ai-je pas pu m’empêcher de penser !
Il pleut, il pleut bergère et ironie de la situation, nos agriculteurs protestent en fait de si spectaculaire manière contre le climat et le manque d’eau en période estivale qui les oblige à des restrictions en matière d’irrigation. Notons déjà, pour ne pas y revenir, qu’aucune profession, qu’aucun syndicat ouvrier ne se permet de fermer ainsi les routes, pratique qui pénalise doublement le contribuable, quand il doit se déplacer pour son travail et quand il doit régler la note de remise en état des routes et autres mobiliers urbains. Mais comme nous sommes en France, les émeutiers périphériques et autres protestataires cagoulés nous ont hélas habitués à ce rôle de dindons de la farce. Le vrai problème est ailleurs. Il est une affaire de déni ! De refus des réalités établies scientifiquement et constatées un peu partout sur la planète ! Nous sommes en effet face à une catastrophe climatique dont nous ne vivons que les prémices si nos sociétés refusent de prendre le taureau par les cornes.
On le voit bien sur nos écrans, tout empire : sécheresses, inondations, ouragans… et j’ en passe. L’augmentation des températures concerne toute la planète, tous nos secteurs d’activité et tous les aspects de notre existence, y compris la santé. Personne ne peut raisonnablement croire que cette lutte titanesque n’aura pas de conséquences sur nos modèles économiques et nos modes de vie. Comme on dit dans nos campagnes, on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. Nolens volens, il faudra bien se faire violence, la plus douce possible bien entendu. Et les agriculteurs ne peuvent espérer échapper à ce grand chambardement, à une remise en question de leurs méthodes de travail comme de leurs productions.
Réunis récemment à Moissac, ils ont entendu le maire de la ville leur tenir un discours aussi démagogique que dangereux « la guerre de l’eau est déclarée, osa ce boute feu de café du commerce, contre les écolos-urbains qui s’opposent à l’irrigation et veulent nous donner des leçons ». D’autres dans la salle ont fait chorus : « arrêtons de dire que l’eau est rare, il est tombé 830 mm aujourd’hui » Et c’est bien là le problème. Ne pas se fier aux apparences ! Tous les spécialistes alertent sur la situation globale de l’Occitanie, dont certains territoires, les Pyrénées Orientales par exemple, ont connu cet été et cet automne un terrible régime sec. Alors quand l’Etat demande aux agriculteurs de réduire sensiblement l’irrigation, il ne cherche pas à nuire à une profession dont chacun reconnaît l’importance, il anticipe, il prépare notre département aux futures difficultés, il cherche précisément à éviter « la guerre de l’eau » à prévenir les conflits d’usage. La ressource doit rester disponible pour l’agriculture bien sûr, mais aussi pour l’industrie, Golfech entre-autre, et pour les usages domestiques. Il faut apprendre à partager et à mieux gérer !
Construire des retenues collinaires, le département en compte un certain nombre, pour capter les trop pleins de l’hiver, est souhaitable. Mais pas suffisant ! L’eau n’est pas, une ressource illimitée. Les nouvelles technologies, capables de gérer au plus près les besoins en eau de chaque plante, ont permis déjà de substantielles économies. Il faut aller plus loin, déployer ces systèmes sur l’ensemble des terres agricoles, mais aussi accepter, moyennant compensation, une possible baisse des rendements. L’agriculture, y compris dans ce département peut aussi modifier ses pratiques culturales, se tourner dans certains cas vers des variétés de plantes beaucoup moins gourmandes en eau et plus résistantes aux maladies et au soleil. Cela suppose une redéfinition du modèle économique de nos exploitations engagées dans une production intensive et cela suppose une réorganisation complète de la filière, du producteur au consommateur.
L’agriculture demeure un secteur économique puissant, et de première importance quand il nourrit correctement les populations du territoire. Son destin a été tracé dans les années 60 avec le plan d’Edgar Pisani (*), du nom d’un ministre qui avait décidé, par le biais des SAFER, le remembrement de 12 millions d’hectares, conduisant à la disparition de nombre d’exploitations pour permettre aux survivantes de grossir, d’atteindre la taille critique que réclamait « la modernité » d’alors. On n’a pas tardé à comprendre que dans l’ombre des politiques œuvraient de puissants complexes industriels, la chimie avec ses engrais et ses remèdes miracles pour combattre les maladies des plantes. Mais aussi, et c’est moins visible, les pourvoyeurs d’eau, ces compagnies, ces syndicats mixtes, toutes ces structures parées souvent des oripeaux de la coopérative, qui moyennant redevance et un bon matelas de subventions publiques, ont mis l’eau à disposition de tous les agriculteurs. Si le progrès était en apparence incontestable, il portait aussi sa part d’ombre. Celle d’un business dont on voit bien aujourd’hui les effets. Parmi les opposants les plus résolus à toute politique de sobriété, figurent ces organismes où siègent nombre de notables locaux. On comprend mieux dès lors les hésitations, les atermoiements de la décision politique, ici et ailleurs !
(*) Dans son livre « Un vieil homme et la terre » (2014), il juge son action au ministère de l’agriculture où il avait établi un record de longévité : « J’ai favorisé le développement d’une agriculture productiviste, ce fut la plus grosse bêtise de ma vie »